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[Traduction - HoMe XI] Les Annales Grises

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Eru

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MessagePosté le: 21 Mar 2006 22:55     Sujet du message: [Traduction - HoMe XI] Les Annales Grises Répondre en citant

AVANT-PROPOS


La Guerre des Joyaux est le frère et la continuation de L'Anneau de Morgoth, Volume 10 de L'Histoire de la Terre du Milieu. Comme je l'ai expliqué dans ce livre, les deux réunis constituent virtuellement l'ensemble des écrits narratifs de mon père sur le thème des Jours Anciens, datant des années qui suivirent le Seigneur des Anneaux, mais la séparation entre les deux est "transversale" : entre la première partie du "Silmarillion" ("les Légendes d'Aman") et la deuxième ("les Légendes du Beleriand"). J'utilise le terme "Silmarillion", bien sûr, dans un sens très large : ce bien qu'une éventuelle confusion puisse être imposée par la relation extrêmement complexe entre les différents "travaux" - en particulier, mais pas uniquement, ceux du Quenta Silmarillion et des Annales ; et mon père lui-même employait ce nom dans ce sens. La séparation de l'ensemble du corpus en deux parties est en fait naturelle : la Grande Mer marque la frontière. Le titre de cette seconde partie, La Guerre des Joyaux, est une expression que mon père utilisait souvent pour décrire les six derniers siècles du Premier Âge : de l'histoire du Beleriand après le retour de Morgoth en Terre du Milieu et l'arrivée des Noldor, jusqu'à sa fin.

Dans l'avant-propos de L'Anneau de Morgoth, j'insistai sur la distinction entre la première période d'écriture qui suivit au début des années 1950 l'achèvement même du Seigneur des Anneaux, et le travail postérieur qui suivit sa publication ; dans ce livre aussi, donc, deux phases distinctes sont présentées.

Le nombre de travaux dans lesquels mon père s'était investi dans cette première "phase", hautement créatifs mais tous trop brefs, est stupéfiant. Il y avait là le nouveau Lai de Leithian, dont tout ce qu'il avait écrit avant de l'abandonner fut publié dans Les Lais du Beleriand ; les Annales d'Aman et de nouvelles versions de l'Ainulindalë ; les Annales Grises, abandonnées à la fin du récit de Túrin ; le nouveau Récit de Tuor et la Chute de Gondolin (publié dans les Contes et Légendes Inachevés), abandonné avant que Tuor ne fût réellement entré dans la cité ; et tout le nouveau récit de Túrin et Niënor à partir du retour de Túrin à Dor-lómin jusqu'à leurs morts en Brethil (voir p.144). Il y avait également une saga abandonnée de Beren et Lúthien en prose (voir [HoMe] V, p.295) ; l'histoire de Maeglin ; et une vaste révision du Quenta Silmarillion, l'œuvre centrale de la période précédant immédiatement le Seigneur des Anneaux, interrompue en 1937 peu après le début du récit de Túrin et jamais conclue.

Dans l'avant-propos de L'Anneau de Morgoth, j'ai exposé le point de vue que "le désespoir de ne pouvoir publier au final sous la forme qu'il considérait comme essentielle" (i.e. la conjonction du Silmarillion et du Seigneur des Anneaux dans une œuvre unique) fut la cause fondamentale de l'échec de cette nouvelle tentative ; et que cette cassure annihila toute perspective d'achèvement de ce qui aurait pu être "le Silmarillion Ancien". Dans L'Anneau de Morgoth, j'ai décrit l'énorme bouleversement qui était intervenu, dans les années qui suivirent, dans sa façon de concevoir les mythes anciens : un bouleversement qui ne déboucha jamais sur une forme nouvelle et sûre. Mais nous arrivons maintenant à la dernière époque des Jours Anciens, au moment où la toile de fond devient la Terre du Milieu et où l'élément mythique s'éloigne : les Hauts-Elfes traversent de nouveau la Grande Mer pour faire la guerre à Morgoth, les Nains et les Hommes arrivent par-delà les montagnes en Beleriand, et au cœur de cette histoire du mouvement des peuples, des politiques des royaumes, des batailles importantes et des défaites ruineuses, se trouvent les récits héroïques de Beren Main-Unique et de Túrin Turambar. Dans La Guerre des Joyaux, l'histoire est encore complétée par tout le travail effectué par mon père sur cette histoire dans les années suivant la publication du Seigneur des Anneaux ; et malgré tout le labeur fourni dans l'élaboration de certaines parties de "la Saga de Túrin", il est évident que cela n'était pas à la hauteur de ses intentions ni en fait de ce qu'il avait accompli au début des années 1950.

Dans la Deuxième Partie de ce livre, on constatera que dans cette phase suivante de son travail le Quenta Silmarillion ne fut que rarement l'objet de réécriture significative ou de rajouts, autres que l'introduction d'un nouveau chapitre De l'Arrivée des Hommes dans l'Ouest comprenant le récit originel considérablement modifié des Edain en Beleriand ; et que (fait le plus remarquable dans toute l'histoire du Silmarillion) les derniers chapitres (le récit de Húrin et l'or du dragon de Nargothrond, le Collier des Nains, la ruine de Doriath, la chute de Gondolin, les Massacres Fratricides) conservèrent la forme du Quenta Noldorinwa de 1930 et ne furent jamais plus modifiés. On trouve simplement quelques allusions dans des écrits ultérieurs.

Il ne peut y avoir une explication simple à cela, mais il me semble qu'un élément à prendre en compte est le fait que mon père accordait une place centrale à l'histoire de Húrin et Morwen et de leurs enfants, Túrin Turambar et Niënor Niniel. Celle-ci devint pour lui, je crois, l'histoire dominante et la plus prenante de la fin des Jours Anciens, dont la complexité des motivations et des personnages, pris au piège dans les mystérieux effets de la malédiction de Morgoth, en fait un ensemble à part. Il n'acheva jamais en fin de compte certains passages importants de la vie de Túrin ; mais il prolongea la "grande saga" (comme il la nommait à juste titre) avec "les Errances de Húrin", d'après le récit ancien selon lequel Húrin avait été libéré par Morgoth de sa captivité en Angband à la suite de la mort de ses enfants, et qu'il s'était rendu en premier lieu dans les salles en ruine de Nargothrond. La dominance du thème sous-jacent mena à une nouvelle histoire, une nouvelle dimension à la ruine que la libération de Húrin amènerait : son entrée catastrophique dans le pays du Peuple de Haleth, la Forêt de Brethil. Il n'y avait aucun antécédent que ce soit à ce récit ; mais l'on trouve des préalables à la façon d'aborder sa narration dans la "saga" en prose des Enfants de Húrin (Narn i Chin Húrin, présenté dans les Contes et Légendes Inachevés), dont "Húrin en Brethil" est un prolongement ultérieur. Les fondations de cette "saga" se retrouvent dans le Livre des Contes Perdus, mais la phase la plus importante de son élaboration se situe pour grande part dans la période suivant la publication du Seigneur des Anneaux ; et dans son développement ultérieur apparurent alors une spontanéité dans la narration et une ampleur dans la retranscription des évènements et dans les dialogues qui doivent être considérées comme participant d'un nouvel élan narratif : si l'on compare avec le style du "Quenta", c'est comme si la mise au point de l'écran par lequel on percevait les âges lointains avait été brusquement modifiée.

Mais avec Húrin quittant, de manière effrayante voire même démoniaque, les ruines de Brethil et Manthor agonisant, cet élan s'arrêta - à ce qu'il semble. Húrin ne revint jamais à Nargothrond ni à Doriath ; et nous sommes privés, dans ce style de narration-là, d'un rendu de ce qui devrait être le point d'orgue de la saga après la mort de ses enfants et de sa femme - sa confrontation avec Thingol et Melian dans les Milles Voûtes.

Il se peut, donc, que mon père ne fût pas enclin à revenir au Quenta Silmarillion, et à son style caractéristique, avant d'avoir narré le récit complet des "errances" tragiques et destructrices de Húrin sur une large échelle, et avec la même spontanéité que celui de son séjour à Brethil - et également leurs conséquences : car il faut se rappeler que le fait qu'il ait ramené le trésor de Nargothrond à Doriath conduira au meurtre de Thingol par les Nains, au saccage de Menegroth, et à toute la chaîne d'événements qui provoquera l'attaque des Fëanoriens sur Dior l'héritier de Thingol à Doriath et, au bout du compte, la destruction des Havres du Sirion. Si mon père avait accompli cela, alors il en aurait résulté, je suppose, la création de nouveaux chapitres du Quenta Silmarillion, et un retour à cette qualité présente dans les écrits plus anciens que je me suis efforcé de décrire dans mon avant-propos au Livre des Contes Perdus : "La forme et le ton concis ou abrégé du Silmarillion, avec en toile de fond son esquisse d'âges de poésie et de "connaissance", évoquent fortement un sentiment de "contes inédits", même lorsqu'ils sont racontés… Il n'y a pas d'urgence narrative, de pression ou de peur d'un événement subit ou inconnu. A vrai dire nous ne voyons pas les Silmarils comme nous voyons l'Anneau."

Mais ceci est totale spéculation, car rien de tout cela n'arriva : ni la "grande saga" ni le Quenta Silmarillion ne virent leur conclusion. Si librement que mon père eut écrit au sujet de son travail, il ne dévoila jamais vraiment ses intentions principales quant à la structuration de l'ensemble. Je pense que l'on peut dire que nous nous retrouvons, en fin de compte, abandonnés dans le noir.

"Le Silmarillion", pris encore une fois dans le sens le plus large, est de manière très évidente une entité littéraire d'une nature singulière. Je dirais qu'il ne peut être défini que dans le contexte de son histoire ; et cette histoire est complétée de manière importante par le présent livre ("de manière importante", car je ne me suis pas aventuré plus loin dans les complexités du récit de Túrin en ce qui concerne les parties que mon père laissa dans l'embarras et l'incertitude, comme expliqué dans les Contes et Légendes Inachevés, p.6). C'était en fait la seule "complétion" possible, car elle était sans arrêt "en cours d'avancement" ; l'œuvre publiée n'est en aucune manière une complétion, mais une construction extrapolée à partir des textes existants. Ces textes sont maintenant rendus accessibles, exception faite seulement de quelques cas particuliers et du matériau de base de "Túrin" qui vient d'être mentionné ; et en s'aidant d'eux une critique du Silmarillion "construit" devient possible. Je n'entrerai pas dans ces considérations ; bien qu'il apparaîtra dans ce livre qu'il y a des aspects de la construction que je regarde avec regret.

Dans La Guerre des Joyaux j'ai inclus, comme Quatrième Partie, un long essai de nature très différente : Quendi et Eldar. S'il était impossible de faire également de l'Histoire de la Terre du Milieu une histoire des langues, je n'ai pas voulu les exclure pour autant, quand bien même ne seraient-elles pas essentielles à la narration (comme l'adunaïque l'est dans The Notion Club Papers) ; j'ai souhaité donner quand même quelques indications à différents moments sur la présence de cet élément vital et évolutif, en particulier par respect de la signification des noms - d'où les appendices du Livre des Contes Perdus et les Etymologies dans La Route Perdue. Quendi et Eldar illustre peut-être plus qu'aucun autre écrit de mon père la signification des noms, et du changement linguistique affectant les noms, dans ses histoires. Il livre également un exposé d'éléments ne se trouvant nulle part ailleurs, comme le langage gestuel des Nains, et de tout ce qui pourra jamais être connu, je crois, du valarin, la langue des Valar.

Je saisis cette opportunité pour donner le texte exact d'un passage de L'Anneau de Morgoth. A la suite d'une erreur intervenue à un stade tardif et qui n'a pu être discernée, une ligne a disparu et une autre a été répétée dans la note 16 page 327 ; le texte doit être lu de la manière suivante :
    On a vu des suggestions plus haut dans l'Athrabeth qu'Andreth se référait à une période beaucoup plus ancienne pour l'Éveil des Hommes (ainsi parle-t-elle de "légendes des jours où la mort venait moins rapidement et où notre longévité était encore bien longue", p. 313); dans ses mots ici, "une rumeur qui est venue des années innombrables", un profond changement de la conception semble clair.

J'ai reçu une communication de M. Patrick Wynne au sujet du Volume IX, Sauron Defeated, que j'aimerais retranscrire ici. Il soulignait que plusieurs des noms figurant dans le récit de Michael Ramer sur ses expériences au Notion Club n'étaient pas "seulement hongrois dans le style mais réellement des mots hongrois" (Ramer est né et passa sa plus jeune enfance en Hongrie, et il fait allusion à l'influence du magyar sur son "goût linguistique", Sauron Defeated pp.159, 201). Ainsi le monde décrit dans l'histoire qu'il écrivit et qu'il lut au Club fut d'abord nommé Gyönyörü (ibid. p.214, note 28), qui signifie "charmant". Le nom qu'il donna à la planète Saturne fut tout d'abord Gyürüchill (p.221, note 60), composé à partir des mots hongrois gyürü "anneau" et csillag "étoile" (où cs se prononce comme le ch anglais dans church) ; Gyürüchill céda alors la place à Shomorú, probablement dérivé du mot hongrois szomorú "triste" (qui pourtant se prononce "somorú"), et, si c'est le cas, par allusion à la croyance astrologique selon laquelle le tempérament de ceux qui sont nés sous l'influence de cette planète est froid et mélancolique. Par la suite ces noms furent remplacés par d'autres (Emberü, et Eneköl pour Saturne) qu'on ne peut expliquer de la même manière.

Partant de là, M. Carl F. Hostetter observa que le nom d'étoile elfique Lumbar donné à Saturne (que ce fût ou non l'intention mon père, voir L'Anneau de Morgoth, pp.434 et 435) pouvait être expliqué de la même façon que le Shomorú de Ramer, au regard du mot quenya lumbë, "obscurité, ombre", inscrit dans les Etymologies elfiques (La Roue Perdue et Autres Ecrits, p.170).

M. Hostetter fit également remarquer que le nom Byrde donné à Miriel, la première épouse de Finwë, dans les Annales d'Aman (L'Anneau de Morgoth, pp.92 et 185) n'est pas, comme je l'ai dit (p.103), un mot de vieil anglais signifiant "brodeuse", car on ne le trouve pas en vieil anglais. En vérité le nom repose sur un argument avancé (basé sur de très bonnes preuves) par mon père, selon lequel le mot byrde "brodeuse" devait avoir en fait existé dans la langue ancienne, et qu'il avait survécu dans le mot de moyen-anglais burde "dame, demoiselle", son sens spécifique original ayant disparu et été oublié. Son explication peut être trouvée dans son article Contributions à la Lexicographie du Moyen-Anglais (The Review of English Studies 1.2, avril 1925).

Je suis très reconnaissant au Dr Judith Priestman de m'avoir généreusement aidé, en me procurant des copies de textes et de cartes à la Bodleian Library. Le travail de M. Charles Noad, généreusement donné et grandement apprécié, a permis d'améliorer considérablement l'exactitude de ce texte complexe. Il a lu la première épreuve avec une extrême attention et une compréhension critique, et a apporté de nombreuses améliorations ; parmi celles-ci se trouve une interprétation de la façon dont le sentier étroit suivi par Túrin, puis par Brandir le Boiteux, descendait à travers les bois surplombant le Taeglin jusqu'à Cabed-en-Aras : une interprétation qui justifie certaines assertions de mon père que j'avais simplement considérées comme erronées (pp.157, 159).

Il reste un certain nombre d'écrits de mon père, autres que ceux qui sont expressément philologiques, que je crois devoir être inclus dans cette Histoire de la Terre du Milieu, et j'espère être capable de publier un autre volume dans les deux années qui viennent.


Dernière édition par Eru le 25 Juin 2007 18:02; édité 25 fois
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MessagePosté le: 21 Mar 2006 23:01     Sujet du message: Répondre en citant

LES ANNALES GRISES


L'histoire des Annales du Beleriand commença vers 1930, quand mon père écrivit la première version (AB 1) avec celle des Annales de Valinor (AV 1). Celles-ci furent éditées dans le [HoMe] Vol. IV, La Formation de la Terre du Milieu ; je remarquai là que "les Annales furent créées, peut-être, en parallèle avec le Quenta comme un moyen commode de mener de front et de garder une trace des différents éléments dans la toile narrative sans cesse plus complexe". Les secondes versions des deux séries d'Annales furent composées plus tard dans les années 1930, comme parties d'un groupe de textes comprenant également le Lhammas ou Exposé des Langues, une nouvelle version de l'Ainulindalë, et l'œuvre centrale de cette époque : une nouvelle version du "Silmarillion", à proprement parler l'inachevé Quenta Silmarillion (QS). Ces secondes versions, comme les autres textes de cette période, furent publiés dans le [HoMe] Vol. V, La Route Perdue et Autres Textes, avec pour titres Les Annales Tardives de Valinor (AV 2) et Les Annales Tardives du Beleriand (AB 2).

Quand mon père se tourna de nouveau, en 1950-1951, vers le sujet des Jours Anciens après l'achèvement du Seigneur des Anneaux, il commenca de nouveau à travailler sur les Annales en reprenant les manuscrits des AV 2 et AB 2, vieux de quinze ans, et en s'en servant pour le guider dans la révision et la réécriture. Dans le cas des AV 2, la correction de l'ancien texte se limita aux annales introductives, et ainsi l'ébauche d'une nouvelle version écrite sur les versos vierges de ce manuscrit s'épuisa très rapidement, et par conséquent il n'était pas besoin d'accorder une trop grande importance à ce travail préliminaire ([HoMe] X, p.47). Dans les AB 2, par contre, les étapes préparatoires furent beaucoup plus vastes et substantielles.

En premier lieu, la révision du texte original d'AB 2 va beaucoup plus loin - bien que concrètement cela puisse être largement mis de côté, à partir du moment où le contenu de la révision apparaît dans des textes ultérieurs. (dans certains cas, comme dit dans [HoMe] V, p.124, il n'est pas facile de distinguer révisions "pré-Seigneur des Anneaux" et ajouts "récents" (ceux du début des années 1950)). En second lieu, le commencement d'une version nouvelle et beaucoup plus riche des Annales du Beleriand sur les versos vierges des AB 2 est d'un volume considérable (13 pages de manuscrit) - et sa première partie est écrite dans un style si soigné, avant qu'il ne commence à se dégrader, qu'on peut penser que mon père ne le voyait pas au début comme un brouillon. C'est intitulé "Les Annales du Beleriand", et on pourrait ainsi le qualifier d' "AB 3", mais en fait je le nommerais plutôt "AG 1" (voir ci-dessous).

Le texte final est un manuscrit bien lisible portant le titre "Les Annales du Beleriand ou les Annales Grises". J'ai choisi d'appeler cet ouvrage les Annales Grises, en abrégé "AG", pour mettre en évidence sa différence de nature par rapport aux formes plus anciennes des Annales de Beleriand et son lien étroit avec les Annales d'Aman (AAm), qui porte également un titre différent de celui de ses versions précédentes. La première version abandonnée qui vient d'être mentionnée mérite plus dès lors d'être appelée "AG 1" que "AB 3", puisque la plupart de son contenu est reprise de manière très proche dans le texte final, et doit être regardée comme une variante légèrement antérieure : il sera nécessaire de s'y référer et d'en mentionner des passages, mais il n'est pas besoin de la citer entièrement. Là où il deviendra nécessaire de distinguer le texte final de la version avortée, j'appellerai le premier "AG 2".

Il semble relativement évident que les Annales Grises suivirent les Annales d'Aman (dans sa forme primitive), mais les deux travaux étaient, j'en suis certain, très proches dans le temps en ce qui concerne leur composition. Dans la structure de l'histoire du Beleriand les Annales Grises constituent le texte primitif, bien que la dernière partie de ce travail ait été reprise largement dans le Silmarillion publié sans grand changement, je le concède pleinement. Ceci est vraiment essentiel d'un point de vue pratique, mais aussi pour poursuivre mon idée directrice dans cette "Histoire", dans laquelle j'ai tracé le développement du Sujet des Jours Anciens du début à la fin en me guidant avec les écrits authentiques de mon père : de ce point de vue l'œuvre publiée ne constitue pas sa fin, et je ne me sers pas en premier lieu de ses écrits ultérieurs pour établir un lien avec ce qui a été utilisé, ou avec la façon dont cela a été utilisé, dans "Le Silmarillion". - Il est très regrettable qu'il ait abandonné les Annales Grises au moment de la mort de Túrin - toutefois, comme nous le verrons plus tard, (p.251 et s.), il ajouta des éléments pour une possible continuation.

Je n'ai pas, comme dans le cas des Annales d'Aman, divisé les Annales Grises en sections, et le commentaire, se référant aux paragraphes numérotés, est placé à la fin du texte (p.103). Les changements ultérieurs apportés au manuscrit, qui par endroits étaient importants, sont annotés de la même manière.

En haut de la première page de l'ancien texte des AB 2, sans aucun doute avant qu'il ne commençât à travailler sur la nouvelle version considérablement élargie, mon père griffonna ces notes : "Faire de celles-ci les Annales Sindarines de Doriath et abandonner la plupart du …" (là on trouve deux mots qu'on peut probablement lire "contenu Nold[orin]") ; et "Introduire des notes sur Denethor, Thingol, etc… à partir des "AV".

Deux autres éléments dans l'ensemble de documents constituant les Annales Grises n'ont pas encore été mentionnés. Il y a un certain nombre de pages ébauchées portant les mots "Ancienne base des Annales Grises" (voir p.29) ; et il y a un tapuscrit dicté, en original et carbone, qui correspond clairement à celui des Annales d'Aman, que j'ai provisoirement daté de 1958 ([HoMe] X, p.47).

_________________
Le jour est venu ! Ô, peuple des Eldar et vous, Pères des Hommes, le jour est venu !.


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MessagePosté le: 21 Mar 2006 23:09     Sujet du message: Répondre en citant

LES ANNALES DU BELERIAND
OU
LES ANNALES GRISES



§1. Voici les Annales du Beleriand, telles qu'elles furent établies par les Sindar, les Elfes Gris de Doriath et des Havres, et enrichies des archives des derniers Noldor de Nargothrond et de Gondolin aux Bouches du Sirion, d'où elles furent ramenées dans l'Ouest.

§2. Beleriand est le nom du pays qui s'étendait sur chaque côté du fleuve Sirion avant que ne s'achevassent les Jours Anciens. Ce nom qu'il porte provient des plus anciennes archives existantes, et il est ici retenu sous cette forme, bien que maintenant on l'appelle Belerian. Dans la langue de cette contrée ce nom signifie : le pays de Balar. Car ce fut le nom que les Sindar donnèrent à Ossë, qui venait souvent sur ces côtes, et se lia là d'amitié avec eux. Au début, donc, ce nom fut donné au pays côtier, situé de part et d’autre des bouches du Sirion, qui faisaient face à l'Ile de Balar, mais il s'étendit jusqu'à inclure dans sa totalité l'ancienne côte du Nord-Ouest de la Terre du Milieu au Sud du Golfe de Drengist et toutes les terres intérieures au Sud de Hithlum jusqu'au pied de l'Eryd Luin (les Montagnes Bleues). Mais au sud des bouches du Sirion il n'avait pas de frontières certaines ; car il y avait en ces temps des forêts impénétrables entre les rivages inhabités et les eaux du Gelion, situées plus au sud encore.


1050ème Année des Valar

§3. C'est vers cette époque, dit-on, que Melian la Maia arriva de Valinor, quand Varda créa les grandes étoiles. A cette même époque les Quendi s'éveillèrent à Kuivénen, comme il est dit dans la Chronique d'Aman.


1080

§4. A cette époque, les espions de Melkor trouvèrent les Quendi et les persécutèrent.


1085

§5. Au cours de cette année Oromë trouva les Quendi, et se lia d'amitié avec eux.


1090

§6. A cette époque les Valar vinrent d'Aman pour assiéger Melkor, dont le bastion se situait dans le Nord au-delà d'Eryd Engrin (les Montagnes de Fer). Dans ces régions, donc, eurent lieu les premières batailles entre les Pouvoirs de l'Ouest et du Nord, et toute cette contrée s'en trouva largement défigurée, et prit alors cette forme qu'elle conserva jusqu'à l'arrivée de Fionwë. Car la Grande Mer déferla sur les côtes et créa un Grand Golfe en direction du sud, et beaucoup de baies plus petites naquirent entre le Grand Golfe et Helkaraxë loin au nord, là où la Terre du Milieu et Aman se rejoignaient. De toutes ces baies, la Baie de Balar était la principale ; et le puissant fleuve Sirion s’y déversait, venant des terres nouvellement érigées au nord : Dorthonion et les montagnes en Hithlum. Au début ces terres situées sur chaque côté du Sirion n'étaient que ruine et désolation à cause de la Guerre des Pouvoirs, mais bientôt des pousses y apparurent, alors que la plus grande partie de la Terre du Milieu dormait encore dans le Sommeil de Yavanna, car les Valar du Royaume Béni les avaient foulées ; et il y avait là de jeunes forêts sous les étoiles brillantes. Celles-là, Melian la Maia les favorisa ; et elle établit sa demeure dans les clairières de Nan Elmoth à côté de la Rivière Celon. Là aussi restèrent ses rossignols.


1102-1105

§7. Ingwë, Finwë, et Elwë furent conduits en Valinor par Oromë en tant qu'ambassadeurs des Quendi ; et ils portèrent leur regard sur la Lumière des Arbres et en furent pris d'un profond désir. Au retour ils conseillèrent aux Eldar de se rendre au Pays d'Aman, en réponse à l'appel des Valar.


1115

§8. Tout comme les Valar arrivèrent d'abord en Beleriand, se dirigeant vers l'est, ainsi plus tard Oromë, menant les nombreuses troupes des Eldar vers l'ouest en direction d'Aman, les amena vers les rives du Beleriand. Car là la Grande Mer était moins large et encore exempte des périls de la glace qui s'entendait plus loin au nord. En cette année des Valar, donc, les premières compagnies des Vanyar et des Noldor traversèrent la vallée du Sirion et arrivèrent au bord de mer entre Drengist et la Baie de Balar. Mais à cause de leur peur de la Mer, qu'ils n'avaient jamais vue ou même imaginée auparavant, les Eldar s'en retournèrent vers les forêts et les hautes terres. Et Oromë partit et retourna à Valinor et les abandonna là pour un temps.


1128

§9. Au cours de cette année les Teleri, qui s'étaient attardés en chemin, arrivèrent enfin eux aussi par-delà l'Eryd Luin jusqu'au Beleriand septentrional. Là ils firent halte et demeurèrent un certain temps entre la Rivière Gelion et l'Eryd Luin. A cette époque de nombreux Noldor vivaient à l'ouest des Teleri, dans ces régions où plus tard on devait trouver les forêts de Neldoreth et Region. Finwë était leur seigneur, et Elwë, seigneur des Teleri, était en grande amitié avec lui ; et Elwë avait souvent pour habitude de rendre visite à Finwë dans les demeures des Noldor.


1130

§10. Ce fut l'année où le Roi des Teleri, Elwë Singollo, se perdit dans la nature. Comme il était sur le chemin du retour après une rencontre avec Finwë, il passa près de Nan Elmoth et entendit les rossignols de Melian la Maia, et les suivit jusque loin dans les clairières. Là il aperçut Melian se tenant sous les étoiles, et une brume blanche l'entourait, mais la Lumière d'Aman rayonnait sur son visage. Ainsi naquit l'amour entre Elwë Robegrise et Melian de Valinor. Main dans la main ils se tinrent silencieusement au milieu les bois, le temps que les étoiles parcourent de nombreuses années et que les jeunes arbres de Nan Elmoth deviennent hauts et sombres. Longtemps en vain son peuple rechercha Elwë.


1132

§11. A présent, Ulmo, à la tête des Valar, arriva sur les rivages du Beleriand et appela les Eldar à le rencontrer ; et il leur parla, et joua de la musique avec ses trompes, et changea la peur de tous ceux qui l'avaient écouté en ardent désir de la Mer. Alors Ulmo et Ossë prirent une île qui se trouvait au loin dans la Mer, et ils la firent bouger et l'amenèrent, telle une puissante nef, jusqu'à la Baie de Balar ; et les Vanyar et les Noldor y embarquèrent, et furent conduits par-delà la Mer, jusqu'à ce qu'ils arrivassent enfin au Pays d'Aman. Mais une partie de cette île, qui était profondément ancrée dans les bancs des bouches du Sirion, se brisa et resta là ; et c'était là l'Ile de Balar sur laquelle Ossë venait souvent.

§12. Car les Teleri n'embarquèrent point, mais restèrent en arrière. Un grand nombre d'entre eux habitaient à ce moment-là loin de là dans le Beleriand oriental et n'entendit les appels d'Ulmo que trop tard ; et nombre d'autres recherchaient toujours leur roi Elwë, et ne désiraient pas partir sans lui. Mais quand les Teleri apprirent que leurs semblables, les Vanyar et les Noldor, étaient partis, la plupart se hâta vers le rivage et s'établit dès lors aux alentours des bouches du Sirion, dans la nostalgie de leurs amis qui les avaient quittés. Et ils prirent Olwë, le frère d'Elwë, pour seigneur. Alors Ossë et Uinen vinrent à eux, et demeurèrent sur l'Ile de Balar, devinrent les amis des Teleri et leur enseignèrent tout des traditions et de la musique de la Mer.


1149-1150

§13. En cette année Ulmo revint au Beleriand. Son retour fut principalement provoqué par les suppliques des Noldor et de leur roi Finwë, qui se désolaient de leur séparation d'avec les Teleri, et qui implorèrent Ulmo d'amener Elwë et son peuple en Aman, si tel était leur désir. Et tous ceux qui avaient suivi Olwë étaient à présent désireux de partir ; mais Ossë avait le cœur triste. Car il allait rarement jusqu'aux rivages d'Aman, et aimait les Teleri, et il ne lui plaisait pas que leurs belles voix ne fussent plus entendues sur les rivages de la Terre du Milieu, qui était son domaine.

§14. Ossë persuada donc beaucoup d'entre eux de rester au Beleriand, et quand le Roi Olwë et sa troupe furent embarqués sur l'île et franchirent la Mer, ils restèrent à observer depuis le rivage ; et Ossë revint vers eux et continua à être leur ami. Et il leur enseigna la construction de navires et la navigation ; et ils devinrent un peuple de marins, le premier en Terre du Milieu, et ils eurent de beaux havres à Eglarest et Brithombar ; mais quelques-uns continuèrent à vivre sur l'Ile de Balar. Círdan le Charpentier des Navires était le seigneur de ce peuple, et tout ce pays côtier situé entre Drengist et Balar qu'il dirigeait était appelé les Falas. Mais aucun Teler n'avait le cœur suffisamment vaillant, et aucun de leurs bateaux n'était assez robuste et rapide pour pouvoir défier les profondeurs de la Grande Mer ou apercevoir ne fut-ce que de loin le Royaume Béni et la Lumière des Arbres de Valinor. C'est pourquoi ceux qui restèrent en arrière furent appelés Moriquendi, les Elfes de l'Obscurité.


1150

§15. Les amis et familiers d’Elwë restèrent aussi ; mais ils auraient été heureux de partir pour Valinor et la Lumière des Arbres (qu'Elwë vit en vérité), si Ulmo et Olwë avaient bien voulu attendre plus longuement alors qu'ils recherchaient Elwë. Mais après avoir attendu toute une année (et la longueur d'une année des Valar équivaut à peu près à celle de dix de nos années), Ulmo partit, et les amis d'Elwë furent laissés en arrière. Ils se nommèrent donc eux-mêmes les Eglath, le Peuple Abandonné ; et bien qu'ils préférassent établir leurs demeures dans les bois et les collines plutôt que près de la Mer, qui les emplissait de chagrin, ils eurent toujours au plus profond du cœur le désir ardent d'aller vers l'Ouest.


1152

§16. Ce fut le moment où, dit-on, Elwë Singollo s'éveilla de sa longue transe. Et il revint de Nan Elmoth avec Melian, et dès lors ils s'établirent dans les bois au centre du pays ; et bien qu'Elwë eût grandement désiré revoir une nouvelle fois la Lumière des Arbres, il vit se refléter comme sur un miroir sans ombres la Lumière d'Aman sur le visage de Melian la belle, et dans cette lumière il trouva le contentement. Alors son peuple se rassembla autour de lui dans la joie ; et ils furent stupéfaits, car si beau et noble qu'il eût pu être, il ressemblait dès lors à un seigneur des Maiar, les plus grands de tous les Enfants d'Ilúvatar, les cheveux comme de gris argent, et les yeux inaccessibles tels des étoiles. Il devint Roi des Eglath, et Melian fut sa Reine, plus sage qu'aucune des filles de la Terre du Milieu.


1200

§17. Personne parmi les Elfes ni les Hommes ne sait quand vint au Monde Lúthien, fille unique d'Elwë et de Melian, la plus belle de tous les Enfants d'Ilúvatar qui fut ou qui sera. Mais il était considéré que ce fut à la fin du premier âge de l'Enchaînement de Melkor, quand toute la Terre vivait en grande paix et que la gloire de Valinor était à son zénith, et ce bien que la Terre du Milieu reposât en grande [partie] dans le Sommeil de Yavanna, qu'il y eut en Beleriand sous le pouvoir de Melian de la vie et de la joie et que les brillantes étoiles étincelèrent comme des feux argentés. Il est dit qu'elle naquit dans la Forêt de Neldoreth et qu'elle fut bercée sous les étoiles du ciel, et que les blanches fleurs de niphredil apparurent pour l'accueillir, telles des étoiles terrestres.


1200-1250

§18. Durant cette période le pouvoir d'Elwë et Melian s'étendit à tout le Beleriand. Il était appelé Elu Thingol dans la langue de son peuple, le Roi Robegrise, et tous les Elfes du Beleriand, des marins de Círdan aux chasseurs errants des Montagnes Bleues, le prirent pour seigneur. Et ils sont donc les Sindar, les Elfes Gris du Beleriand étoilé. Et bien qu'étant des Moriquendi, ils devinrent sous le règne de Thingol et les enseignements de Melian les plus justes et les plus sages et les plus habiles de tous les Elfes de la Terre du milieu.


1250

§19. En cette année, le Peuple Norn arriva pour la première fois en Beleriand, franchissant les montagnes. Les Noldor les nommèrent plus tard les Naugrim, que certains Hommes appellent Nains. Leurs plus anciennes demeures se trouvaient loin à l'est, mais ils avaient creusé pour leur propre compte, à la manière de leur race, de grandes salles et de grands palais sur la face est de l'Eryd Luin, au nord et au sud du Mont Dolmed, en ces lieux que les Eldar baptisèrent Belegost et Nogrod (mais les Nains les appelaient Gabilgathol et Tumunzahar). Puis partant de là ils avancèrent et se firent connaître des Elfes ; et les Elfes furent stupéfaits, car ils pensaient être les seules formes vivantes en Terre du Milieu à s'exprimer avec des mots ou à écrire avec leurs mains ; et que toutes les autres étaient uniquement des bêtes et des oiseaux.

§20. Cependant ils ne comprenaient pas le moindre mot de la langue des Naugrim, qui leur était lourde et déplaisante à entendre ; et peu d'Eldar arrivèrent jamais à en acquérir la maîtrise. Mais les Nains apprenaient vite (apparemment), et en vérité étaient plus désireux de connaître la langue des Elfes que d'enseigner la leur aux autres ; et il y eut bientôt de grands pourparlers entre les peuples. Leur amitié fut toujours froide, même s'ils tiraient grand profit les uns des autres. Mais à ce moment-là les griefs qui les séparent aujourd'hui n'étaient pas encore intervenus, et ils étaient bien accueillis chez le Roi Thingol.

§21. Comment les Nains arrivèrent au monde, les Eldar ne le savaient pas de manière certaine, bien que les savants eussent eux-mêmes consigné ailleurs les récits des Naugrim (ceux qu'ils ont bien voulu révéler) concernant leur naissance. Ils disent qu'Aulë le Père, qu'ils nommaient Mahal, leur donna la vie ; que ce soit vrai ou non, il est certain qu'ils étaient de grands forgerons et de grands maçons, bien que de mémoire leurs réalisations n'eussent jamais été très belles. Ils préféraient travailler le fer et le cuivre plutôt que l'argent ou l'or, et la pierre plutôt que le bois.


1300
De la construction de Menegroth.

§22. Melian, comme tous les Maiar, les gens de Valinor, avait une grande clairvoyance. Et quand deux âges de l'Enchaînement de Melkor se furent écoulés, elle fit part à Thingol de son sentiment que la Paix d'Arda ne durerait pas éternellement ; il réfléchit par conséquent à la manière de se construire une demeure digne d'un roi, et de se doter d'une place forte, dans l'éventualité où le mal s'éveillerait à nouveau en Terre du Milieu. Il s'arrêta donc chez les Enfeng, les Longuesbarbes de Belegost, avec lesquels il s'était lié d'amitié, et chercha à obtenir leur aide et leurs conseils. Et ils les lui donnèrent de bonne grâce, car en ces temps ils étaient infatigables, et impatients de réaliser de nouveaux travaux. Et bien que les Nains eussent toujours réclamé une rétribution pour tous leurs travaux, qu'ils y prissent du plaisir ou non, là ils ne demandèrent rien. Car Melian leur fit acquérir une grande sagesse, laquelle ils recherchaient ardemment ; cependant Thingol leur donna en remerciement un grand nombre de jolies perles. Celles-ci lui avaient été données par Círdan, car on les trouvait en quantité dans les eaux profondes près de l'Ile de Balar ; mais les Naugrim n'avaient jamais rien vu de tel, et ils les chérirent. Et l'une d'elles était aussi grande qu'un œuf de colombe, et son éclat était semblable à celui des étoiles sur l'écume de la mer ; on l'appelait Nimphelos, et le chef de la tribu des Enfeng l'estima plus qu'une montagne de richesses.

§23. Les Naugrim œuvrèrent donc longuement et avec plaisir pour Thingol, et conçurent pour lui des palais dans le style de leur peuple, enfouis profondément dans la terre. Sur le cours de la Rivière Esgalduin, qui séparait Neldoreth de Region, il y avait au milieu de la forêt une colline rocheuse, et la rivière se jetait à son pied. Ils élevèrent là les portes d'entrée des halls de Thingol, et ils construisirent un pont de pierre sur la rivière, le seul passage par lequel les portes pouvaient être franchies. Mais au-delà des portes, de vastes passages descendaient beaucoup plus bas jusqu'à de grandes salles et de grands appartements taillés dans la vivante pierre, si nombreux et si vastes que ces demeures furent nommées Menegroth, les Mille Voûtes.

§24. Mais les Elfes eurent aussi leur part dans cette œuvre, et Elfes et Nains ensemble, usant chacuns de leur propre savoir, firent là prendre forme aux visions de Melian, reflets du beau et prodigieux Valinor d'au-delà de la Mer. Les piliers de Menegroth étaient taillés à l'image des hêtres d'Oromë, de leurs troncs, branches et feuilles, et des lanternes les illuminaient d'or. Les rossignols y chantaient, comme dans les jardins de Lórien ; et il y avait des fontaines argentées, et des bassins en marbre, et par terre des pierres multicolores. Des formes sculptées de bêtes et d'oiseaux couraient sur les murs, ou grimpaient aux piliers, ou observaient immobiles à travers les branches, brodées de fleurs. Et les années passant, Melian et ses suivantes garnirent les salles de fresques aux multiples couleurs, sur lesquelles on pouvait voir la geste des Valar, et nombre d'événements qu'avait connus Arda depuis son commencement, et l'esquisse de choses qui étaient encore à venir. C'était la plus belle demeure qu'aucun roi ayant vécu à l'est de la Mer eût jamais possédée.


1300-1350

§25. Une fois la construction de Menegroth achevée, la paix régna dans le royaume de Thingol. Les Naugrim prirent bientôt l'habitude de passer les montagnes et de visiter Menegroth et de circuler à travers le pays, encore qu'ils se rendissent rarement aux Falas, car ils détestaient le son de la Mer et craignaient de la regarder ; mais hormis cela, ni rumeur ni nouvelles d'évènements en provenance du monde extérieur ne parvenaient au Beleriand. Mais à un moment donné les Nains s'inquiétèrent, et parlèrent au Roi Thingol, lui disant que les Valar n'avaient pas complètement éradiqué les démons du Nord, et qu'à présent ceux qui restaient, après s'être considérablement multipliés dans l'obscurité, s'étaient encore une fois remis en marche et rôdaient un peu partout. "Il y a des monstres sans pitié" dirent-ils, "là-bas dans les pays à l'est des montagnes, et les Elfes Noirs qui y habitent, votre ancien peuple, fuient des plaines vers les collines."


1330

§26. Et avant longtemps (en 1330 d'après les annales provenant de Doriath), les créatures du mal arrivèrent au Beleriand, passant outre les montagnes, ou venant du sud à travers les sombres forêts. Il y avait là des Loups, ou des créatures qui marchaient tels des loups, et d'autres abjects êtres de l'ombre.

§27. Parmi ceux-ci se trouvaient en fait les Orkor, qui plus tard œuvrèrent à la ruine du Beleriand ; mais ils étaient encore peu nombreux et prudents et ne faisaient que repérer les chemins du pays, dans l'attente du retour de leur Seigneur. Quand ils étaient arrivés, ou même ce qu'ils étaient, les Elfes ne le savaient pas alors, estimant qu'ils devaient être des Avari, peut-être devenus féroces et mauvais dans les régions sauvages. Ce en quoi leurs présomptions étaient presque bonnes, dit-on.

§28. Par conséquent Thingol pensa [en lui-même] à se doter d'armes, dont son peuple n'avait jamais eu besoin auparavant, et celles-ci furent au départ forgées pour lui par les Nains. Car ils avaient un grand savoir dans ce domaine-là, bien qu'aucun d'entre eux ne surpassât les artisans de Nogrod, parmi lesquels Telchar le Forgeron était le plus renommé. Les Naugrim étaient depuis longue date un peuple guerrier, et ils auraient combattu férocement quiconque leur eût causé du tort : des gens de Melkor, ou des Eldar, ou des Avari, ou des bêtes sauvages, ou de temps en temps ceux de leur propre race, des Nains appartenant à d'autres maisons ou servant d'autres seigneurs. En fait les Sindar se mirent rapidement à apprendre leur art de la forge ; toutefois les Nains étaient les seuls de tous les artisans à n'avoir été jamais surpassés dans le trempage de l'acier, fût-ce par les Noldor, et dans la fabrication de cottes de mailles faites d'anneaux reliés (que les Enfeng furent les premiers à réaliser), leur ouvrage n'avait pas de rival.

§29. Les Sindar étaient donc bien armés à cette époque, et ils repoussèrent toutes les créatures du mal, et connurent de nouveau la paix ; pourtant les magasins d'armes de Thingol étaient encore remplis de haches (les armes principales des Naugrim et des Sindar), et de lances et d'épées, et de grands heaumes et de longues tuniques de mailles brillantes : car les hauberts des Enfeng étaient faits de telle façon qu'ils ne rouillaient pas et qu'ils brillaient toujours, comme venant d'être polis. Tout cela fut très utile à Thingol dans les temps qui devaient suivre.


1350
L'Arrivée de Denethor.

§30. A présent, comme il est rapporté par ailleurs, un certain Dân de la troupe d'Olwë abandonna la marche des Eldar au moment où les Teleri étaient stationnés vers les rivages du Grand Fleuve sur les bordures des terres occidentales de la Terre du Milieu. Et il en incita de nombreux à le suivre et partit vers le sud le long du fleuve, et on ne connaît aujourd'hui que peu de choses des pérégrinations de ce peuple, les Nandor. Certains, dit-on, demeurèrent pendant tout un âge dans les bois situés dans le Val du Grand Fleuve, certains atteignirent enfin l'embouchure de l'Anduin, et résidèrent près de la Mer, et d'autres, passant par les Montagnes Blanches, rejoignirent le nord et pénétrèrent dans le désert d'Eriador entre Eryd Luin et les lointains Monts Brumeux. C'était un peuple sylvestre et il ne possédait aucune arme faite de métal, et l'arrivée des bêtes cruelles du Nord le terrifia fortement, ainsi que le rapportèrent les Naugrim. Par conséquent Denethor, le fils de Dân, entendant des rumeurs sur la puissance et la majesté de Thingol, et sur la paix dont jouissait son royaume, rassembla autant qu'il le put son peuple éparpillé en une troupe qu'il mena par-delà les montagnes au Beleriand. Là, ils furent bien accueillis par Thingol, comme des frères perdus depuis longtemps et qui reviennent, et ils demeurèrent en Ossiriand dans le sud de son royaume. Car c'était une grande contrée, et encore faiblement peuplée ; et elle était ainsi nommée, le Pays des Sept Rivières, car elle s'étendait entre le flot puissant du Gelion et les montagnes, à partir desquelles affluaient vers le Gelion les rivières rapides : Ascar, Thalos, Legolin, Brilthor, Duilwen, et Adurant. Dans cette région les forêts devinrent par la suite hautes et vertes, et les gens de Denethor y résidèrent, précautionneux et rarement visibles, leur habillement étant de la couleur des feuilles ; et c'est pourquoi ils furent appelés les Elfes Verts.

§31. Peu de contes narrent les longues années de paix qui suivirent l'arrivée de Denethor ; car bien qu'on raconte qu'en ce temps Dairon le ménestrel, qui était le premier savant dans le royaume de Thingol, imagina les Runes,* [ajouté plus loin dans la marge : Cirth] celles-ci étaient rarement utilisées par les Sindar pour consigner les récits, jusqu'aux jours de la Guerre, et beaucoup de ce qui avait été conservé de mémoire périt dans la ruine de Doriath. Encore qu'il y a peu de choses à dire sur une vie de bonheur sans partage, avant qu'il ne s'achève ; comme les œuvres belles et merveilleuses, qui tant qu'elles supportent le regard, sont leur propre mémoire, et qui seulement quand elles sont en péril ou détruites à jamais deviennent des chansons. En ces temps-là au Beleriand les Elfes marchaient, et les rivières suivaient leur cours, et les étoiles brillaient, et les fleurs de la nuit proposaient leurs senteurs ; et la beauté de Melian était à son zénith, et la beauté de Lúthien était comme une aube au printemps. Au Beleriand, le Roi Thingol était, sur son trône, tel les fils des Valar ; dont le pouvoir est au repos, dont la joie est comme un air qu'ils respirent leurs jours durant, dont la pensée coule comme une vague sereine, des hauteurs vers les profondeurs. Au Beleriand, Oromë le grand chevauchait toujours de temps en temps, passant comme le vent sur les montagnes, et le son de son cor parcourait les lieues d'une lumière d'étoile, et les Elfes le craignaient pour la splendeur de son apparence et la charge de Nahar ; mais quand le Valaróma résonnait dans les collines, ils savaient bien que toutes les créatures du mal étaient repoussées au loin.

* Celles-ci, est-il dit, il les conçut tout d'abord avant la construction de Menegroth, et ensuite il les améliora. Les Naugrim qui, de fait, se joignirent à Thingol, apprirent les Runes de Dairon, et apprécièrent grandement cet outil, portant une plus grande estime à l'art de Dairon que ne le firent les Sindar, son propre peuple ; et par les Naugrim elles [plus tard> les Cirth] furent apportées à l'est, par-delà les montagnes, et entrèrent dans la connaissance de beaucoup de peuples.


1495

§32. Le Grand Bonheur arriva en fin de compte à toucher à sa fin, et de son apogée, Valinor versait vers son crépuscule. Car cela est connu de tous, étant mentionné ailleurs dans la tradition et chanté dans bien des chansons, que Melkor détruisit les Arbres des Valar avec l'aide d'Ungoliantë, et s'enfuit et s'en retourna au nord de la Terre du Milieu. Et par la suite il sera connu par le nom que Fëanor lui donna, le Sombre Ennemi, Morgoth le Maudit.

§33. La querelle entre Morgoth et Ungoliantë eut lieu loin dans le Nord ; mais le grand cri de Morgoth résonna à travers le Beleriand, et son peuple tout entier recula sous la peur ; car si peu d'entre eux surent ce que ce cri augurait, ce fut le héraut de la mort qu'il entendirent là.

§34. En fait, Ungoliantë fuit, peu de temps après, le Nord et pénétra dans le royaume du Roi Thingol, et une terreur obscure l'accompagnait. Mais le pouvoir de Melian l'arrêta, et elle ne put entrer dans Neldoreth, mais elle demeura longtemps sous l'ombre des précipices dans lesquels Dorthonion se jetait en direction du sud. Ils furent dès lors connus sous le nom d'Eryd Orgoroth, les Montagnes de la Terreur, et personne n'osait s'y rendre, ni les approcher de trop près ; car même après qu'Ungoliantë fût elle-même partie, retournant quelque part dans le Sud oublié du monde, ses atroces rejetons y restèrent sous la forme d'araignées et y tissèrent leurs toiles hideuses. La lumière et la vie étaient là-bas étouffées, et toutes les eaux empoisonnées.

§35. Toutefois Morgoth ne vint pas lui-même au Beleriand, mais se rendit aux Montagnes de Fer, et là avec l'aide de ses serviteurs, qui étaient venus à sa rencontre, il y excava de nouveau de vastes souterrains et des cachots. Par la suite, les Noldor nommèrent ceux-ci Angband : la Prison de Fer ; et au-dessus de ses portes Morgoth érigea les trois immenses pics du Thangorodrim, et une grande exhalaison de fumée sombre les couronnait en permanence.


1497

§36. En cette année Morgoth lança son premier assaut contre le Beleriand, qui se trouvait au sud d'Angband. En fait il est dit que les portes de Morgoth étaient distantes d'à peu près cent cinquante lieues du pont de Menegroth ; loin mais encore trop près.

§37. Les Orcs, qui s'étaient multipliés dans les entrailles de la terre, étaient à présent devenus forts et cruels, et leur sombre seigneur les avait emplis d'un grand désir de destruction et de mort ; et ils franchirent les portes d'Angband sous les nuages que Morgoth avait lancés, et entrèrent silencieusement dans les hautes terres du nord. Alors une grande armée pénétra soudainement au Beleriand et assaillit le Roi Thingol. Dans son vaste royaume beaucoup d'Elfes erraient librement dans la nature ou vivaient en paix par petits groupes tranquilles très éloignés les uns des autres. Il n'y avait de fortes populations que dans le centre du pays autour de Menegroth, et le long des Falas dans la contrée des marins ; mais les Orcs s'abattirent de toutes parts sur Menegroth, et à partir de camps situés à l'est entre le Celon et le Gelion, et à l'ouest dans les plaines entre le Sirion et le Narog, ils se livrèrent à un très vaste pillage ; et Thingol se trouva coupé de Círdan à Eglarest.

§38. Il fit donc appel à Denethor, et les Elfes arrivèrent en force de Region sur l'Aros et d'Ossiriand, et livrèrent la première bataille des Guerres de Beleriand. Et la troupe orientale des Orcs se trouva prise entre les armées des Eldar, au nord de l'Andram et à mi-chemin entre l'Aros et le Gelion, et ils subirent là une défaite totale, et ceux qui, échappant au grand massacre, avaient fuit vers le nord, tombèrent sur les haches des Naugrim venus du Mont Dolmed : peu revinrent en Angband.

§39. Mais la victoire des Elfes fut chèrement acquise. Car les Elfes d'Ossiriand étaient légèrement armés, et ne pouvaient se mesurer aux Orcs, qui portaient chausses et protections de fer et arboraient de grandes lances aux larges lames. Et Denethor se retrouva isolé et encerclé sur les collines d'Amon Ereb ; et là il tomba et avec, autour de lui, ses plus proches parents, avant que la troupe de Thingol n'eût pu venir à son secours. Bien que sa mort fût cruellement vengée, quand Thingol tomba sur l'arrière-garde des Orcs et en abattit un très grand nombre, les Elfes Verts ne cessèrent de le pleurer et ne prirent plus jamais de roi. Après la bataille certains retournèrent en Ossiriand, et les nouvelles qu'ils rapportèrent emplirent le restant de leur peuple d'une grande peur, c'est pourquoi dès lors ils ne participèrent jamais plus à une guerre ouverte, mais agirent avec précaution et dans le secret. Et nombre d'entre eux gagnèrent le nord et entrèrent dans le royaume bien gardé de Thingol et se mêlèrent à son peuple.

§40. Et quand Thingol rentra à Menegroth il apprit que la troupe occidentale des Orcs avait été victorieuse et avait obligé Círdan à se replier sur le bord de la Mer. Par conséquent il demanda à tous ceux de ses sujets de Neldoreth et de Region qu'il pouvait atteindre avec célérité de se replier vers lui, et Melian usa de son pouvoir et encercla tout le domaine alentour d'un invisible mur d'ombre et d'enchantement : la Ceinture de Melian, que dès lors nul ne put franchir contre sa volonté ou celle du Roi Thingol (à moins que quelqu'un n'arrivât avec un pouvoir supérieur à celui de Melian la Maia). Dès lors ce pays caché qui fut longtemps appelé Eglador, devint Doriath, le royaume surveillé, Pays de la Ceinture. En son sein il régnait cependant une paix vigilante ; mais au dehors le danger et une grande peur étaient présents, et les serviteurs de Morgoth maraudaient à l'envi, sauf au-delà des murs des havres des Falas.


De l'Arrivée des Noldor

§41. Mais de nouveaux évènements étaient sur le point de se passer, que nul en Terre du Milieu n'avait prédits, ni Morgoth dans ses basses-fosses ni Melian à Menegroth ; car aucune nouvelle ne sortit d'Aman, que ce soit par un messager ou par l'esprit, ou par une vision en rêve, après la mort des Arbres et la dissimulation de Valinor. En cette même année des Valar (mais quelques sept années plus tard dans le comput ultérieur) Fëanor, traversant la Mer sur les nefs blanches des Teleri, débarqua dans le Golfe de Drengist, et là à Losgar il incendia les bateaux.

§42. Les flammes de cet incendie pouvaient à présent être aperçues non seulement par Fingolfin, que Fëanor avait abandonné, mais aussi par les Orcs et les observateurs de Morgoth. Aucun récit ne narre ce que le cœur de Morgoth ressentit en apprenant que Fëanor, son ennemi le plus acharné, avait amené de l'Ouest une armée. Peut-être le craignait-il peu, car il n'avait pas encore goûté aux épées des Noldor, et on put s'apercevoir bientôt que son dessein était de les renvoyer à la Mer.

§43. Drengist est un long golfe qui traverse les Collines de l'Echo d'Eryd Lómin, qui sont la barrière occidentale de la grande contrée de Hithlum. Ainsi l'armée de Fëanor put passer des rivages aux régions intérieures de Hithlum, et avançant vers l'extrémité septentrionale des Montagnes de Mithrim elle campa sur ce plateau qu'on appelait Mithrim et qui s'étendait autour du grand lac situé au milieu des montagnes du même nom.

§44. Mais l'armée de Melkor, des orcs et des loups-garous, traversa les cols d'Eryd-wethrin et assaillit soudainement Fëanor, avant que son camp ne fût entièrement bâti ou paré à la défense. Là sur les champs gris de Mithrim eut lieu la seconde bataille des Guerres de Beleriand, et la première rencontre entre la puissance de Morgoth et la valeur des Noldor. On l'appelle Dagor-nuin-Giliath, la Bataille sous les Etoiles, car la Lune ne s'était pas encore levée. Bien qu'ils furent dépassés en nombre et pris au dépourvu, les Noldor obtinrent une rapide victoire dans cette bataille. Forts et beaux étaient-ils encore, car la lumière d'Aman ne s'était pas encore voilée dans leurs yeux ; ils étaient prompts, et mortels dans leur colère, et longues et terribles étaient leurs épées. Les Orcs fuirent devant eux, et furent repoussés de Mithrim dans un grand carnage, et pourchassés jusqu'au-delà de cette grande plaine qui s'étendait au nord de Dorthonion, et qu'on appelait alors Ardgalen. Alors les armées qui étaient passées au sud dans les vallées du Sirion et avaient assiégé Círdan vinrent à leur secours, et furent prises dans leur débâcle. Car Celegorn fils de Fëanor, ayant appris leur arrivée, les prit en embuscade avec une partie de l'armée elfe, et leur tombant dessus des collines près d'Eithel Sirion, les amena dans le Marais de Serech. Néfastes en vérité furent les nouvelles qui parvinrent en fin de compte en Angband, et Morgoth en fut atterré. Dix jours dura cette bataille, et de toutes les troupes qu'il avait préparées pour la conquête des royaumes des Eldar, ne renvinrent tout au plus qu'une poignée de phalanges.

§45. Encore qu'il eût des raisons de se réjouir grandement, bien que celles-ci lui fussent encore dissimulées un certain temps. Car le cœur de Fëanor, dans sa colère contre l'Ennemi, s'embrasa tel un feu, et il ne stoppa pas son élan, mais poursuivit le restant des Orcs, pensant, dit-on, atteindre Morgoth en personne. Et il partit d'un rire sonore comme il brandissait son épée, et se réjouit d'avoir bravé la colère des Valar et tous les maux qu'il fut amené à croiser sur le chemin, en cette heure de sa vengeance. Il ne connaissait rien d'Angband, ni des grandes défenses que Morgoth avait si promptement mises en place ; mais l'aurait-il su que cela ne l'aurait point dissuadé, car il était destiné à mourir, consumé par les flammes de sa propre colère. Il advint donc qu'il devança largement la tête de ses troupes, et voyant cela les serviteurs de Morgoth firent volte-face pour hurler, et là des Balrogs jaillirent d'Angband pour leur prêter assistance. Là-bas, aux confins de Dor Daedeloth, le pays de Morgoth, Fëanor se trouva encerclé avec seulement quelques uns de ses amis. Bientôt il se tint seul ; mais longuement il combattit, et, jamais découragé, il rit, bien que pris dans un tourbillon de feu et maintes fois blessé. Mais Gothmog,* le Seigneur des Balrogs, le jeta finalement à terre, et il eût péri là si Maidros et trois autres de ses fils n'étaient pas à ce moment-là accourus avec force à son aide, et les Balrogs se replièrent vers Angband.

* [ Note en marge :] lequel fut par la suite abattu par Ecthelion à Gondolin.

§46. Alors ses fils soulevèrent leur père et le portèrent, retournant vers Mithrim. Mais alors qu'ils approchaient d'Eithel Sirion et montaient le chemin menant à la passe traversant les montagnes, Fëanor leur demanda de s'arrêter. Car ses blessures étaient mortelles, et il savait que son heure était venue. Et observant depuis les pentes d'Eryd-wethrin, il contempla une dernière fois les pics lointains du Thangorodrim, les plus puissantes des tours de la Terre du Milieu, et sut, avec la prescience qu'apporte la mort, qu'aucun pouvoir des Noldor ne pourrait jamais les jeter à bas ; mais il maudit le nom de Morgoth, et somma ses fils de tenir leur serment, et de venger leur père. Puis il mourut ; mais il n'eut ni tombe ni funérailles, car si ardent était son esprit que, lorsqu'il disparut, son corps tomba en cendres et fut emporté comme fumée, et son être n'a jamais reparu en Arda, pas plus que son esprit n'a quitté le royaume de Mandos. Ainsi finit le plus puissant des Noldor, dont les actes amenèrent leur renommée la plus grande et leur affliction la plus profonde.

§47. Des nouvelles concernant ces grands faits arrivèrent à Menegroth et à Eglarest, et les Elfes Gris furent emplis d’émerveillement et d’espoir, car ils espéraient un grand secours dans leur défense contre Morgoth de la part de leurs puissants pairs revenus ainsi de l’Ouest de manière inattendue, en cette heure où leur nécessité était grande, croyant en fait à l'origine qu'ils arrivaient en tant qu’émissaires des Valar pour délivrer leur peuple du mal. Cela dit les Elfes Gris étaient de la race des Teleri, et Thingol était le frère d’Olwë d’Alqualondë, mais rien n’était encore connu du Massacre, ni des conditions de l’exil des Noldor, et du serment de Fëanor. Cependant, bien qu’ils ignorassent tout de la Malédiction de Mandos, les effets de celle-ci se firent rapidement sentir au Beleriand. Car le cœur du Roi Thingol se prit à regretter les jours de paix où il était le haut seigneur de tout le pays et de ses peuples. Vastes étaient les contrées du Beleriand, dont beaucoup étaient inhabitées et sauvages, et pourtant il n’accueillit pas de son plein cœur l’arrivée de l’Ouest de tant de princes en puissance, avides de nouveaux royaumes.

§48. Ainsi il régna dès le départ une certaine froideur entre les fils de Fëanor et lui, alors que l’amitié la plus proche était réclamée, s’ils devaient avoir à résister à Morgoth ; car les fils [Maison>] de Fëanor n’étaient pas enclins à accepter la suzeraineté de Thingol, et n'auraient demandé de permission ni pour s’installer ni pour circuler. Par conséquent, quand avant longtemps (par traîtrise et mauvaise intention, comme il sera dit plus tard), le récit complet de ce qui s’était passé à Valinor fut connu en Beleriand, il y eut plus d’inimitié que d’alliance entre Doriath et la Maison de Fëanor ; et cette amertume, Morgoth l’attisa ardemment par tous les moyens qu’il put trouver. Mais ce mal appartenait encore aux jours à venir, et la première rencontre entre les Sindar et les Noldor eut lieu dans la joie et l’excitation, bien qu’au début leurs discussions ne fussent pas aisées, car au cours de leur longue séparation, les langues des Kalaquendi à Valinor et des Moriquendi au Beleriand s’étaient considérablement éloignées l’une de l’autre.

_________________
Le jour est venu ! Ô, peuple des Eldar et vous, Pères des Hommes, le jour est venu !.


Dernière édition par Eru le 04 Déc 2006 14:29; édité 12 fois
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MessagePosté le: 07 Mai 2006 18:16     Sujet du message: Répondre en citant

Excursus sur les langues du Beleriand

J’interromps ici le texte, vu que le contenu divergent, fort complexe, qui suit dans les deux manuscrits ne peut pas être bien intégré dans le commentaire.
A la place du §48 des AG 2 qui vient d’être donné, les AG 1 (sans faire référence à l’hostilité active qui s’était établie entre Thingol et les Fëanoriens) proposaient seulement ce qui suit (après "avides de nouveaux royaumes") :
    De plus au cours de leur longue séparation les langues des Sindar et des Noldor s’étaient éloignées l’une de l’autre, et au début leurs discussions n’étaient pas aisées.
Ceci se poursuit par un long "excursus" (signalé dans le manuscrit comme une intervention dans le texte principal) sur le développement et les relations du Noldorin et du Sindarin au Beleriand, dont la conclusion est également celle des AG 1. Cette explication apparaît de nouveau, réécrite, dans les AG 2, et à cette occasion cette forme remaniée fut elle-même substantiellement modifiée. Il semble souhaitable de donner toutes les versions de ce passage, dont l’importance est centrale dans l’histoire linguistique de la Terre du Milieu. Les notes numérotées dans cette section peuvent être trouvées p.28.
La version originale dans les AG 1 se présente comme suit.


Quand Fëanor accosta, cela faisait en fait trois cent soixante-cinq des longues années des Valar 1 que les Noldor avaient franchi la Mer et abandonné les Teleri derrière eux. Cela équivalait presque en durée à trois mille cinq cents des années du Soleil. Sur une telle période, les langues des Hommes mortels qui étaient séparés par une longue distance auraient en vérité évolué en dehors de toute connaissance, si ce n'est en tant que consignation par écrit du chant et de la sagesse. Mais à Valinor, durant les jours des Arbres, le changement était très peu perceptible, exception faite de celui qui intervenait par volonté et dessein, pendant qu’en Terre du Milieu sous le Sommeil de Yavanna il en était de même, bien qu’au Beleriand, avant le Lever de la Lune, toutes choses eussent été sorties de l’endormissement, comme il a déjà été dit.2 Par conséquent, alors que la langue des Noldor avait connu peu d’évolutions par rapport à la langue ancienne des Eldar du temps de leur marche – et son altération résultait en majeure partie de la création de mots nouveaux (pour les choses anciennes et nouvelles) et l’adoucissement et l’harmonisation des sons de la langue Quendienne pour obtenir des formes qui semblaient plus belles aux Noldor – la langue des Sindar avait elle beaucoup évolué, en une croissance inobservée à l’instar d’un arbre qui change imperceptiblement de forme : autant peut-être qu’une langue non écrite des mortels puisse changer en cinq cents ans ou plus.3 C’était, même avant le Lever du Soleil, un parler qui différait grandement à l’oreille du Noldorin, et après ce Lever les changements se succédèrent rapidement, très rapidement en fait durant une période du second Printemps d’Arda. A l’oreille, donc, car bien que Dairon le ménestrel et savant de Menegroth eût déjà conçu ses Runes aux alentours de la 1300ème année des Valar (et par la suite les améliora grandement), il n’était pas coutume chez les Sindar de consigner par écrit leurs chansons ou leurs mémoires, et les Runes de Dairon (sauf à Menegroth) étaient principalement utilisées pour les noms et pour de courtes inscriptions sur du bois, de la pierre ou du métal. (Les Naugrim4 apprirent les Runes de Dairon à Menegroth, appréciant grandement cet outil et portant plus grande estime à Dairon que [ne le fit] son propre peuple ; et par les Naugrim furent-elles apportées à l’est, par-delà les montagnes.)5
Bientôt, toutefois, il advint que les Noldor usèrent au quotidien de la langue Sindarine, et cette langue, enrichie de mots et de structures du Noldorin, devint la langue commune à tous les Eldar au Beleriand (sauf dans le pays des [Elfes] Verts) et la langue de tous les Eldar, que ce soient ceux de la Terre du Milieu, ou ceux qui (comme cela sera dit) rentrèrent dans l’Ouest de leur exil et qui résidèrent et résident encore en Eressëa. En Valinor le parler ancien des Elfes existe toujours, et les Noldor ne l’abandonnèrent jamais ; mais il cessa d’être pour eux une langue du berceau de leurs origines, une langue mère, mais une langue enseignée pour le savoir et le haut chant, et d’usage noble et solennel. Peu parmi les Sindar l’apprenaient, sauf quand ils se trouvaient constituer, en dehors de Doriath, un seul et même peuple avec des Noldor et suivaient leurs princes ; ce qui se trouva être bientôt le cas, hormis pour quelques compagnies de Sindar éparpillées dans des forêts montagneuses, et hormis aussi pour le royaume de Círdan, et celui surveillé de Thingol.
Cela dit ce changement de langue parmi les Noldor eut lieu pour moult diverses raisons. La première est que bien que les Sindar fussent peu nombreux, ils dépassaient très largement en nombre les troupes de Fëanor et Fingolfin, celles qui au final survécurent à leur terrifiant voyage et gagnèrent le Beleriand. La deuxième et non la moindre : que les Noldor qui avaient abandonné Aman devinrent eux-mêmes sujets à un changement imprévu alors qu’ils effectuaient encore leur marche, et qu’au Lever du Soleil ce changement s’accéléra – et l’évolution de leur langue usuelle fut telle, qu'en raison soit d'un climat et d'un environnement semblables, et de fortunes similaires, soit d'unions et de mélange de sangs, elle se modifia en suivant la même voie que le Sindarin, et les deux langues se rapprochèrent l'une de l'autre. Il se trouva ainsi que des mots empruntés au Noldorin par le Telerin ne cadrassent pas avec les formes authentiques du Haut Parler, comme s'il y avait eu modification et mise en concordance avec les particularités de la langue du Beleriand. Troisièmement : parce que, après la mort de Fëanor, la suzeraineté sur les Exilés (comme il sera dit plus tard) revint à Fingolfin, et que celui-ci, étant d'un caractère différent de Fëanor, reconnut la haute royauté de Thingol et Menegroth, étant réellement en admiration devant ce roi, le plus puissant des Eldar hormis seulement Fëanor, et pas moins devant Melian. Mais bien qu'Elu-Thingol, dont la mémoire était grande, pût se rappeler la langue des Eldar telle qu'elle était avant que, quittant le camp de Finwë, il n'entendît les oiseaux de Nan Elmoth, à Doriath la langue Sindarine était la seule à être parlée, et tous ceux qui avaient à y traiter avec leurs semblables devaient l'apprendre.
Il est dit que ce fut après la Troisième Bataille, Dagor Aglareb,6 que les Noldor commencèrent pour la première fois à adopter largement le Sindarin, alors qu'ils s'installaient et établissaient des royaumes au Beleriand ; bien que le Noldorin ait peut-être survécu (notamment à Gondolin) jusqu'à Dagor Arnediad7 ou jusqu'à la Chute de Gondolin - survécu, c'est-à-dire, sous la forme parlée qu'il avait au Beleriand et qui était différente à la fois du Quenya (ou Noldorin Ancien) et du Sindarin : car le Quenya ne disparut jamais et est encore connu et utilisé par tous ceux qui franchirent la Mer avant que les Arbres ne fussent détruits.

Ceci est le premier exposé linguistique général depuis le Lhammas, écrit longtemps auparavant, et il y a là des changements majeurs par rapport à la théorie précédente. La troisième version du Lhammas, "Lammasethen", la dernière et plus courte des trois, offre un exposé clair de ce qui est dit plus diffusément dans les versions plus longues, et j'en cite une partie (extrait de [HoMe] V, p.193-4) :
    Alors le Noldorin ancien, tel qu'il fut utilisé et écrit en les jours de Fëanor à Tûn, continua à être parlé par les Noldor qui ne quittèrent pas Valinor lors de son assombrissement, et il y existe toujours, sans grand changement, et ne différant pas beaucoup du Lindarin. Il est appelé Kornoldorin, ou Finrodien car Finrod et la plupart de ses gens retournèrent à Valinor et n'allèrent point au Beleriand. Mais la plupart des Noldor se rendirent au Beleriand, et au cours des 400 années que durèrent leurs guerres contre Morgoth, leur langue évolua considérablement. Pour trois raisons : parce que cela ne se passait pas en Valinor ; parce que parmi les Noldor régnaient la guerre et la confusion, et largement la mort, de telle façon que leur langue fut soumise aux mêmes variations que celles des Hommes mortels ; et parce que dans le monde entier, mais particulièrement en Terre du Milieu, il y eut beaucoup de changement et de développement dans les premières années du Soleil. Au Beleriand aussi la langue et les dialectes des Elfes Ilkorins de la race des Teleri étaient courants, et leur roi Thingol était très puissant ; et le Noldorin du Beleriand emprunta beaucoup au Beleriandique, surtout celui de Doriath. La plupart des noms et lieux de ce pays furent donnés sous la forme Doriathrine. Le Noldorin revint dans l'Ouest, après que Morgoth fut renversé, et survit encore à Tol-Eressëa, où son évolution est maintenant lente ; et cette langue est principalement dérivée de celle de Gondolin, d'où vint Eärendel ; mais elle est largement teintée de Beleriandique, car son épouse Elwing était la fille de Dior, héritier de Thingol ; et elle contient un peu d'Ossiriand, car Dior était le fils de Beren qui vécut longtemps en Ossiriand.

Il y avait aussi la langue littéraire, "Latin des Elfes", Quenya, au sujet de laquelle le Lammasethen donne un rendu différent de celui des autres versions (voir [HoMe] V, p.195). Le "Latin des Elfes", dit-on ([HoMe] V, p.172), fut amené en Terre du Milieu par les Noldor, il en arriva à être utilisé par tous les Ilkorindi, "et tous les Elfes le connaissent, même ceux qui s'attardent encore dans les Terres de ce côté-ci de la Mer".
Ainsi dans le récit du Lhammas nous trouvons trois langues au Beleriand, après le Retour des Noldor :

Quenya, la haute langue et langue littéraire, amenée de Valinor par les Noldor ;
Noldorin, la langue des Noldor en Kôr, profondément modifiée au Beleriand et très influencée par le parler Ilkorin, surtout celui de Doriath. (Il est dit dans le Lhammas, [HoMe] V, p.174, que la langue Noldorine de Kôr, le Korolambë ou Kornoldorin, s'était elle-même beaucoup transformée depuis les temps anciens grâce à l'extraordinaire créativité des Noldor.)
Beleriandique, la langue Ilkorine du Beleriand, qui était devenue à travers de longs âges très différente des langues de Valinor.
Le parler Noldorin de Gondolin était la langue qui survécut en Tol Eressëa après l'achèvement des Jours Anciens, bien qu'influencée par d'autres parlers, notamment l'Ilkorin de Doriath durant le séjour aux Bouches du Sirion (voir [HoMe] V, p.177-8).

Dans les AG 1, nous trouvons encore l'idée que la langue des Noldor en Valinor fut modifiée par la créativité des Noldor, bien qu'il soit mis en avant qu'elle n'avait subi que peu de modifications "par rapport à la langue ancienne des Eldar du temps de la marche" ; et la différence profonde entre le Noldorin des Exilés revenus de Valinor et l'ancienne langue Telerienne du Beleriand (appellée à présent Sindarin) subsiste de même - c'est en vérité cette constatation qu'au départ la communication entre Noldor et Sindar n'était pas aisée qui conduit à cet excursus. Mais dans les AG 1 il est dit que, même si la langue Sindarine s'était "enrichie de mots et structures du Noldorin", le Sindarin devint toutefois la langue de tous les Eldar de la Terre du Milieu et fut celle de Tol Eressëa après le Retour, alors que le Noldorin de Valinor était devenu une langue "apprise" - au même titre que le "Latin des Elfes" ou Quenya du Lhammas, mais acquise par peu des Sindar ; et en fait le "Noldorin Ancien" est assimilé au Quenya (p.22, à la fin du texte). Parmi les raisons données pour cette évolution, il y a celle que le Noldorin parlé du Beleriand et le Sindarin "se rapprochèrent" l'un de l'autre, et il apparaît clairement dans le dernier paragraphe du texte qu'il y avait à la fin des Jours Anciens une profonde différence entre le Noldorin parlé du Beleriand, là où il subsista, et le "Noldorin Ancien" ou Quenya.
L'affirmation que Fingolfin, en tant que "suzerain" des Exilés, "reconnut la haute royauté de Thingol et Menegroth", étant "en grande admiration devant ce roi", est importante (cf. QS §121 : "et bien que les Rois des Noldor fussent puissants en ces temps ... le nom de Thingol était, parmi eux, tenu en admiration"). C'est en fait une des raisons avancées pour l'adoption du Sindarin par les Noldor au Beleriand - car dans le domaine de Thingol, seul le Sindarin pouvait être utilisé ; mais il est évident qu'à ce moment-là l'idée d'interdire effectivement l'utilisation du parler Noldorin parmi les Sindar n'était pas née.
A la fin de ce passage linguistique dans les AG 1, mon père écrivit hâtivement au crayon :

    Modifier ceci. Permettre que les Sindar et les Noldor parlent des langues beaucoup plus proches grâce à (a) moins d'évolutions en Valinor (b) une évolution lente en Terre du Milieu (c) la longue mémoire des Elfes. Mais il y avait bien sûr des différences - de nouveaux mots en Noldorin et en Sindarin. Dans les deux cas plus par invention qu'involontairement. Mais après le Lever du Soleil le changement fut soudain et rapide - et les Noldor amenèrent avec eux un sort particulier de changement récurrent (dans le dessein de les empêcher de communiquer avec Valinor ?). Les deux langues se modifièrent là et se rapprochèrent au travers de leurs évolutions. Au Beleriand, un Sindarin (légèrement) Noldorisé était généralement parlé. En Doriath moins de Noldorin si ce n'est pas du tout. [?Ossiriand] pour ressembler au Beleriandique.


La démarcation ici par rapport au texte primitif repose sur l’absence de différence significative entre la langue du Beleriand et celle des arrivants Noldor, l’histoire qui s’ensuit en étant (à ce qu’il semble, d’après l’écriture brève et rapide) plus une sur la convergence des langues que sur l’abandon du Noldorin.

L’excursus sur les langues dans les AG 2, écrit en beaucoup plus petit que ne l’est le corps principal du texte, se lit comme suit.


A l’accostage de Fëanor, cela faisait en fait trois cent soixante cinq longues années des Valar que les Noldor avaient franchi la Mer et laissé les Sindar derrière eux. Cette durée de temps était alors bien proche de celle de trois mille cinq cents années du Soleil. Sur une telle période, les langues des Hommes qui étaient séparés par une longue distance auraient en effet changé en dehors de toute connaissance, hormis ce qui avait été conservé par écrit du chant et de la sagesse. Mais en Valinor, durant les jours des Arbres, l’évolution était peu perceptible, hormis celle qui résultait de la volonté ou d’un dessein, pendant qu’en Terre du Milieu sous le Sommeil de Yavanna le changement de croissance était également lent. Néanmoins, au Beleriand le Sommeil précédant l’arrivée du Soleil avait été agité (comme il est dit par ailleurs) et la langue des Sindar avait, au cours des longues années, énormément changé, y compris dans une croissance inobservée, comme un arbre peut imperceptiblement changer de forme : autant, peut-être, qu’une langue non écrite appartenant à des jours plus récents pourrait changer en cinq cents ans ou plus. Alors que la langue Noldorine, bien qu'encore sous bien des aspects beaucoup plus proche de l'ancien parler commun des Eldar, fut modifiée volontairement (en des formes qui semblaient à ceux d'Aman plus douces au parler ou à l'oreille) et par la création de maints nouveaux mots inconnus des Sindar. Mais la communication entre les deux peuples devint de cette façon aisée et libre. En premier lieu car après le Lever du Soleil, l'évolution de toutes choses en Arda fut soudaine et rapide, et aux jours des Guerres, la langue des Noldor ainsi que celle des Sindar se modifièrent grandement : en outre, que ce fût en raison d'un même climat, d'un même sol, et de fortunes semblables, ou par union et mélange des peuples, les deux langues évoluèrent de manière similaire et se rapprochèrent de nouveau. Deuxièmement parce que, rimant avec cela, il vint à arriver que la plupart des Noldor abandonnèrent en fait au quotidien leur propre langue et prirent en lieu et place celle du Beleriand, bien que l’enrichissant de beaucoup de leurs propres mots. Il n’y eut qu’à Gondolin, qui fut très tôt peuplée (uniquement par des Noldor)8 et privée d’échanges avec les autres, que la langue Noldorine avait survécu jusqu’à la fin de la cité ; tandis qu’il n’y eut qu’en Doriath que la langue Sindarine demeura vierge de tout Noldorin et évolua moins que la langue de ceux qui se trouvaient à l’extérieur. L’évolution du parler des Noldor se produisit alors de cette manière. Premièrement : bien que les Sindar ne fussent pas nombreux, ils dépassaient largement en nombre les troupes de Fëanor et Fingolfin, celles qui survécurent à leur terrifiant voyage. Deuxièmement : à cause du mélange des peuples, dans toutes les contrées, hormis seulement en Doriath, bien que les princes des Noldor fussent les rois, leurs suivants étaient largement de la race Sindarine. Troisièmement : car après la mort de Fëanor la suzeraineté des Exilés revint à Fingolfin (sauf pour les suivants des fils de Fëanor), et il reconnut la haute royauté de Thingol, étant en vérité en adoration devant ce roi, le plus puissant des Eldar hormis Fëanor, et tout autant devant Melian. Mais Thingol, en raison des griefs des Teleri envers les Noldor, ne voulut pas parler la langue Noldorine et interdit à ses sujets de le faire. Qui plus est, il advint que les Noldor, ayant de leur propre gré abandonné Aman par rébellion, devinrent sujets à un changement imprévu allant au-delà même de celui subi par les Sindar, et leur propre langue usuelle se différencia rapidement de la haute langue de Valinor. Mais les Noldor, étant savants, conservèrent cette haute langue dans la tradition, et ne cessèrent pas de l’utiliser, à des fins nobles et pour l’enseigner à leurs enfants. Par conséquent la forme usuelle de leur parler en vint à être considérée comme dénaturée, et les Noldor utilisèrent soit la Haute Langue comme une langue enseignée, soit sinon, pour les affaires de tous les jours et, pour tout ce qui concernait l’ensemble des Eldar du Beleriand, en général ils utilisaient plutôt la langue de ce pays. Il est dit que ce fut après la Troisième Bataille, Dagor Aglareb, que les Noldor commencèrent pour la première fois à adopter largement la langue Sindarine, comme ils s’installaient et établissaient leurs royaumes au Beleriand.

Cette restructuration du texte et sa réécriture partielle ne changent pas substantiellement les idées exprimées dans sa forme précédente : mon père ne reprit pas sa note au crayon sur les modifications envisagées, donnée p.24. Le passage concernant Dairon et les Runes est omis, mais il avait été présenté plus tôt dans les AG 2 (§31). Il est à présent mis en avant que le Sindarin de Doriath était d’une certaine manière archaïque, et "vierge" de tout Noldorin : ceci n’est pas mentionné dans les AG 1, bien qu’il soit dit que "en Doriath seule la langue Sindarine était parlée". La reconnaissance par Fingolfin de la "haute royauté" de Thingol est maintenue (avec la réserve "sauf pour les suivants des fils de Fëanor"), mais apparaît à présent l’interdiction de la langue Noldorine imposée par Thingol à ses sujets quand il eut pris connaissance du Massacre à Alqualondë comme une des raisons de l’abandon par les Noldor de leur propre langue. Le Noldorin est maintenant présenté comme ayant évolué plus rapidement encore que le Sindarin en Terre du Milieu après le Lever du Soleil, et ceci est associé à leur rébellion en Aman (cf. les mots dans les commentaires au crayon à la fin du texte des AG 1, p.24 : "les Noldor amenèrent avec eux un sort particulier de changement récurrent") ; cependant l’opinion tendant à être adoptée parmi les Noldor eux-mêmes, que leur langue parlée avait été dénaturée, amène une explication supplémentaire de son abandon.
Mon père rejeta alors (probablement après un temps assez court) l’ensemble de son second texte qui se situait après les mots "et par la création de maints nouveaux mots inconnus des Sindar" (p.24) et le remplaça comme suit :


Mais avant longtemps il vint à arriver que les Exilés adoptèrent la langue du Beleriand comme langue usuelle, et leur ancienne langue fut seulement conservée comme haut parler et langue du savoir, notamment dans les maisons des seigneurs Noldorins et parmi les sages. Ce changement de langue s'effectua alors pour diverses raisons. Premièrement, les Noldor étaient moins nombreux que les Sindar, et, hormis en Doriath [enlevé plus tard : et Gondolin],9 bientôt les peuples se mélêrent grandement. Deuxièmement, les Noldor apprirent la langue Sindarine beaucoup plus aisément que les Sindar ne purent apprendre le parler ancien ; en outre, après que le massacre fût connu, Thingol ne voulut tenir aucune discussion avec quinconque aurait parlé dans la langue des assassins d'Alqualondë, et il interdit à son peuple de le faire. Ainsi il se trouva que le parler commun du Beleriand, après la Troisième Bataille, Dagor Aglareb, fut le parler des Elfes Gris, bien qu'enrichi de mots et structures tirés du Noldorin (hormis en Doriath où la langue resta plus pure et moins affectée par le temps). [Enlevé plus tard : Il n'y eut qu'en Gondolin que la langue des Noldor fut maintenue dans un usage quotidien jusqu'à la fin de cette cité ; car elle fut tôt peuplée par Turgon avec seulement des Noldor, du Nord-Ouest du pays, et demeura longtemps cachée et coupée de toute communication avec les autres.10 Le passage de substitution suivant était écrit dans la marge : [Mais les Noldor conservèrent toujours le Haut Parler de l'Ouest comme langue du savoir, et dans cette langue ils donneraient encore des noms aux hommes puissants ou aux lieux dignes de renom. / Mais tous les jours des Guerres du Beleriand, qui ont duré [bien près >] plus de six cents ans, furent des temps de grande évolution, non seulement à cause des œuvres et des troubles de ces années, mais parce que dans les premières années du Soleil et le second Printemps d'Arda la croissance et l'évolution de toutes choses vivantes furent soudaines et rapides. A la fin des Guerres, très dissemblables étaient [les langues Sindarine et Noldorine plus tard >] les langues du Beleriand11 de ce qu'elles furent à l'accostage de Fëanor, et seul le Haut Parler, étant de nouveau appris à partir des écrits, demeura inchangé. Mais ces histoires furent conçues après la Dernière Bataille et la fin des Jours Anciens, et par conséquent elles le furent dans la langue des Elfes restants telle qu'elle était alors, avant qu'ils ne partissent de nouveau vers l'Ouest, et les noms de ceux qu'elles immortalisent et des lieux qui restent dans les mémoires ont pour la plupart cette forme qu'ils avaient à la fin dans le dialecte parlé.
    Ici s'achève cette partie qui était tirée principalement des Annales Grises, et suit là un contenu extrait sommairement du Quenta Noldorinwa, et mélangé avec les traditions de Doriath.12


Dans cette version révisée, rien n’est repris concernant le Sindarin et le Noldorin “se rapprochant l’un de l’autre”, et ne figure aucune suggestion que la langue ultérieure des Noldor en arriva à être perçue comme "dénaturée" ; le Noldorin parlé perdura exclusivement (tel que fut écrit le passage à l’origine) dans la cité Noldorine de Gondolin jusqu’à sa chute. La conception d’ensemble devient en fait beaucoup plus simple : les Noldor conservèrent leur propre langue comme un Haut Parler, mais le Sindarin devint leur langue usuelle (et ceci à cause de l’infériorité numérique des Noldor et du métissage des peuples en dehors de Doriath, de la difficulté qu’éprouvèrent les Sindar pour apprendre le Haut Parler, et du bannissement imposé par Thingol). Le Sindarin accueillit des "noms empruntés" au Noldorin, mais pas en Doriath, où la langue resta quelque peu archaïque. Par des changements ultérieurs au texte (voir notes 8-11), l’idée que le Noldorin restât d’usage quotidien en Gondolin fut abandonnée.
Il est intéressant de lire, à la fin de cette dernière version, que "ces histoires" furent conçues "après la Dernière Bataille et l’achèvement des Jours Anciens, et par conséquent elles le furent dans la langue des Elfes restants telle qu’elle était alors, avant qu’ils ne partissent de nouveau vers l’Ouest."




NOTES


1 365 années des Valar : 1132-1497 (voir AG, §11).
2 Sur l’éveil du Beleriand du Sommeil de Yavanna voir §§6, 17, et le commentaire des §§6, 10.
3 Il existe un brouillon grossier de ce passage, et il dit ici :
    Par conséquent, alors que la langue des Noldor s’était modifiée en grande part par la seule création de mots nouveaux (pour des choses nouvelles et anciennes), et par la modification en pleine conscience de la langue ancienne des Quendi vers des formes et trames qui paraissaient plus belles aux Eldar – ce en quoi les Vanyar, les Noldor et les Teleri se différencièrent et divergèrent –, la langue des Sindar avait changé tout comme les choses vivantes avaient changé par croissance – quoique seulement comme s’écouleraient 400 années du monde tel qu’il sera par la suite.

4 Plus tôt dans les AG 1 la forme est Nauglath : voir le commentaire du §19.
5 Pour ce passage concernant les Runes de Dairon voir le §31 et le commentaire.
6 Dagor Aglareb, la Bataille Glorieuse, était dans sa forme précédente la Deuxième Bataille (voir commentaire des §§36 et s.).
7 Dagor Arnediad : la Bataille des Larmes Innombrables (Nírnaith Arnediad).
8 Ceci représente la vision originelle de mon père, qu’il ne se trouvait aucun Elfe Gris parmi le peuple de Gondolin ; voir note 9.
9 Le retrait des mots "et Gondolin" montre l’apparition de l’idée plus tardive (voir note 8) que certains Sindar qui demeuraient en Nivrost lors de l’arrivée des Noldor prirent Turgon comme seigneur, et qu’il y avait en fait plus d’Elfes d’origine Sindarine que Noldorine dans le peuple de Gondolin ; voir §§107, 113 et commentaire.
10 Ce passage fut retiré au même moment et pour la même raison que les mots "et Gondolin" plus tôt dans le texte révisé (note 9).
11 Le remplacement de "les langues Sindarine et Noldorine" par "les langues du Beleriand" fut effectué plus tardivement que les changements auxquels il est fait référence dans les notes 9 et 10, mais probablement pour la même raison, étant donné que la référence concernait alors le Noldorin parlé de Gondolin. Les multiples "langues" dans le texte révisé sont plutôt déconcertantes ; peut-être que mon père réfléchissait au parler des Elfes Verts d’Ossiriand, ou éventuellement voulait-il expliquer les diversités (dialectes) du Sindarin.
12 Le terme Quenta Noldorinwa apparaît dans le titre du Q ([HoMe] IV, p.77). Je ne saurais dire quel concept avait développé mon père concernant la tradition historique au moment où il rédigea ces mots de conclusion.

Comme je l’ai dit, le manuscrit des AG 1 ne se poursuit pas au-delà de la fin de l’exposé sur les langues, mais pour la section suivante des AG 2 il y a un texte sur des pages volantes qui pourrait être considéré comme une continuation des AG 1. Il forme part du contenu désigné "Ancienne base des Annales Grises" mentionné p.4. Ce texte démarre à partir du (second) début de l’année 1497 ("Alors Morgoth, étant abattu...") jusqu’à la fin de la 20ème année du Soleil (et pour les années 6 et 7 il y a également un très grossier brouillon préliminaire). Le manuscrit des AG 2 est très proche de ce texte, et offre rarement mieux qu’une propre retranscription avec des réécritures ici ou là ; on ne remarque dans le commentaire qu’un petit nombre de points de divergence.
Je reviens à présent au texte des AG 2, qui dès maintenant n’a plus besoin d’être distingué par un numéro.

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Le jour est venu ! Ô, peuple des Eldar et vous, Pères des Hommes, le jour est venu !.


Dernière édition par Eru le 17 Nov 2006 16:08; édité 25 fois
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