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Les Aratars Forum créé par les Gremlin's
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Dior
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Sexe: Inscrit le: 10 Aoû 2004 Messages: 3457 Localisation: Menegroth, deep under the sea
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Posté le: 12 Avr 2005 19:42 Sujet du message: [Traduction - HoMe X] Athrabeth Finrod ah Andreth |
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ATHRABETH FINROD AH ANDRETH
HoMe X, L'Anneau de Morgoth, contient, aux côtés de Lois et Coutumes parmi les Eldar, un autre texte important du Légendaire, l’Athrabeth Finrod ah Andreth, ou "Le débat de Finrod et d’Andreth" (pp. 303 et suivantes, HarperCollins, 1993). Une traduction intégrale officieuse de ce texte vous est ici présentée.
Le texte peut être divisé de la manière suivante :
Ce texte est un des textes fondamentaux du Légendaire. En effet, les grands thèmes, que l'on retrouve en filigrane dans tous les écrits du Professeur, sont ici abordés : la mortalité, don d'Eru aux Hommes; la dialectique mortalité-immortalité; la dialectique amdir-estel; la triade Arda Immarrie-Arda Marrie-Arda guérie; le Marrissement; ... pour n'en citer que les principaux. Apparaît ici également, et probablement plus qu'ailleurs, la base chrétienne du Légendaire, avec certaines allusions à peine voilées.
N.B. :
- Les textes de Tolkien apparaissent en caractères de taille normale, tandis que les commentaires et introduction de Christopher Tolkien sont reproduits en caractères de taille réduite. Les notes sont de Christopher Tolkien, sauf mention contraire.
- Les pages indiquées sans référence à un livre renvoient aux pages de HoMe X, le volume contenant ce texte.
- Les autres volumes des HoMes sont référencés par de simples chiffres romains, les pages l'étant par des chiffres arabes (ex. : XI.226 renvoie à HoMe XI, p. 226).
Enfin, pour toute question ou commentaire, je vous suggère d'aller là. |
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Dior
Modérateur général


Sexe: Inscrit le: 10 Aoû 2004 Messages: 3457 Localisation: Menegroth, deep under the sea
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Posté le: 12 Avr 2005 20:49 Sujet du message: |
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Introduction
Alors que ce texte très remarquable et jusqu'à présent inconnu, "Le débat de Finrod et d'Andreth", s'inscrit à une époque ultérieure de l'histoire des Jours Anciens à celle qui est traitée dans ce livre, il devrait clairement être rendu compte ici de son association, à la fois en date et en contenu, avec les écrits et révisions de la "Seconde Phase" de l'histoire post-Seigneur des Anneaux du Silmarillion. J'ai pensé qu'il était mieux de le faire figurer comme une partie séparée de ce livre plutôt que de l'inclure avec les écrits variés de la partie V, étant donné que, à la différence de ceux-ci, il s'agit d'un texte majeur et terminé, et il y est fait référence en d'autres endroits, comme s'il avait pour mon père une certaine "autorité".
La situation du texte, en ce qui concerne la narration exacte du "Débat", est simple. Il y a un manuscrit ("A"), très similaire en style et en apparence à celui de Lois et Coutumes parmi les Eldar, et comme lui clair et fluide - bien qu'en ce cas il existe encore quelques pages de brouillon, avec des indications claires que d'autres existaient (voir pp. 350 et suivantes). Il y a aussi deux copies tapuscrites, prises indépendamment du manuscrit après que toutes les modifications y furent faites. L'une d'elles ("B"), probablement la première à avoir été faite, est de peu de valeur : elle contient de nombreuses erreurs, et fut très rapidement examinée par mon père, sans pratiquement aucune correction. L'autre ("C"), existant aussi en copie carbone, est un meilleur texte bien que pas sans erreurs; il le lut plus attentivement et introduisit un nombre de changements mineurs, mais ne vit pas quelques erreurs en ne la comparant pas avec le manuscrit. Le texte imprimé ici est dès lors établi à partir du manuscrit, en reprenant les corrections faites aux tapuscrits.
Aucun des tapuscrits de l'Athrabeth ne porte de titre; les deux commencent par les mots "Il arriva alors par chance qu'au cours du printemps ..." (p. 307). Le manuscrit, d'un autre côté, porte le titre De la Mort et des Enfants d'Eru, et du Marrissement des Hommes (avec un autre titre ou sous-titre ajouté ultérieurement, La Conversation de Finrod et d'Andreth), et deux pages de texte introductif précèdent la phrase par laquelle s'ouvrent les tapuscrits. Cette introduction à la "Conversation" était en fait la continuation d'un essai que mon père retira et rendit indépendant : voir pp. 424 et suivantes [Mythes transformés, texte XI], où ce texte, intitulé Aman, est reproduit.
Cette section introductive fut subséquemment tapée par mon père, avec une copie carbone, sur la nouvelle machine à écrire (voir p. 300), et attachée au début des copies du tapuscrit C. Elle n'a ni titre ni en-tête. En la tapant, il la remania de manière substantielle; mais l'objet exact de la version manuscrite fut largement préservé, de telle sorte que seules quelques différences doivent être notées (voir pp. 305-6).
Quant à la date du texte : qu'il fut écrit après l'achèvement du manuscrit de Lois et Coutumes parmi les Eldar se voit d'après les commentaires de mon père sur ce dernier, "Mais voir traitement complet de ceci dans Athrabeth Finrod ah Andreth" et "Mais voir l'Athrabeth" (pp. 251-2). Il est aussi évident qu'il suivit le tapuscrit B de Lois et Coutumes, étant donné que le mot hröa(r) est utilisé, un terme qui ne remplaça hrondo(r) dans ce tapuscrit que lors d'une rapide correction ultérieure (p. 209). Le texte et le très élaboré Commentaire (tapé sur la nouvelle machine à écrire) y annexé sont préservés dans des journaux pliés de janvier 1960; et il est clair d'après ce qui est écrit sur les journaux (voir p. 329) que ce matériau était achevé quand ils furent utilisés à cette fin. Il est vrai bien sûr que janvier 1960 n'est pas par là prouvé être un terminus ad quem, parce que les journaux auraient pu être utilisés ainsi indéfiniment plus tard; mais cela, je le pense, est très improbable, et [il] placerait dès lors le texte en 1959. La seule preuve qui peut être opposée à ceci est le fait que la petite quantité du matériau originel de brouillon est entièrement écrite sur des fiches faites à partir de documents de l'année 1955; mais si mon père avait une réserve de ce genre de papier, comme c'est assez semblable, ceci ne démontrerait rien de plus que le travail initial sur l'Athrabeth appartient à cette année ou après. En même temps, il doit être admis qu'il est parfaitement possible qu'il travaillait dessus par intervalles pendant une période substantielle de temps.
Suit à présent le texte introductif dans la version tapuscrite.
Les Eldar apprirent que, selon les traditions des Edain, les Hommes croyaient que leurs hröar n’avaient pas, par nature, une courte espérance de vie, mais qu’il en était ainsi à cause de la malice de Melkor. Il n’était pas clair aux Eldar si les Hommes voulaient dire : à cause du marrissement général d’Arda (qu’ils tenaient eux-mêmes pour la cause de la disparition de leurs propres hröar); ou à cause d’une quelconque malice spéciale à l’encontre des Hommes en tant qu’Hommes, qui fut accomplie dans les âges ténébreux précédant la rencontre des Edain et des Eldar en Beleriand; ou à cause des deux. Mais il semblait aux Eldar que, si la mortalité des Hommes était advenue à cause d’une malice spéciale, la nature des Hommes avait été douloureusement déviée par rapport au premier dessein d’Eru; et cela leur était une chose surprenante et menaçante, car, s’il en était réellement ainsi, la puissance de Melkor devait être (et était au commencement) bien plus grande que ce que même les Eldar avaient compris; tandis que la nature originelle des Hommes devait être bien étrange et différente de celle de tout autre habitant d’Arda.
En ce qui concerne ces choses, on rapporte dans l’ancien savoir des Eldar qu’un jour Finrod Felagund et Andreth la Sage débattirent en Beleriand il y a bien longtemps. Ce récit, que les Eldar nomment Athrabeth Finrod ah Andreth, est reproduit ici sous l’une des formes préservées.
Finrod (fils de Finarfin, fils de Finwë) était le plus sage des Noldor exilés, étant plus concerné que tous les autres par les choses de la pensée (plus que par la fabrication ou l’adresse manuelle); et de plus, il était avide de découvrir tout ce qu’il pouvait au sujet de l’Humanité. C’est lui qui rencontra en premier les Hommes en Beleriand et qui se lia d’amitié avec eux; et pour cette raison était-il souvent appelé par les Eldar Edennil, “l’Ami des Hommes”. La plus grande part de son amour allait au peuple de Bëor l’Ancien, car c’est eux qu’il avait d’abord trouvés dans les bois du Beleriand oriental.
Andreth était une femme de la Maison de Bëor, la sœur de Bregor père de Barahir (dont le fils était le renommé Beren le Manchot). Elle était sage en pensée, et instruite dans le savoir des Hommes et de leurs histoires; raison pour laquelle les Eldar l’appelaient Saelind, “Cœur sage”.
Parmi les Sages certains étaient des femmes, et elles étaient tenues en haute estime parmi les Hommes, spécialement en raison de leur connaissance des légendes des jours anciens. Adanel était une autre Sage, sœur de Hador Lorindol Seigneur du Peuple de Marach, dont le savoir et les traditions, tout comme la langue, étaient différents de ceux du Peuple de Bëor. Mais Adanel avait épousé un parent d’Andreth, Belemir de la Maison de Bëor : il était le grand-père d’Emeldir, mère de Beren. Dans sa jeunesse. Andreth avait longtemps résidé dans la demeure de Belemir, et apprit ainsi d’Adanel le savoir du Peuple de Marach, en plus du savoir des siens.
Durant les jours de paix précédant la fin du Siège d’Angband, Finrod rendait souvent visite à Andreth, qu’il aimait de grande amitié, car il la trouvait plus disposée à partager ses connaissances avec lui que ne l’était la plupart des Sages parmi les Hommes. Une ombre semblait reposer sur eux, et il y avait des ténèbres derrière eux, dont ils ne parlaient pas même entre eux. Et ils avaient une crainte respectueuse des Eldar et ne leur auraient pas facilement révélé leurs pensées ou leurs légendes. En effet, les Sages parmi les Hommes (et ils étaient peu) dans la plupart des cas gardaient leur sagesse secrète et ne la transmettaient qu’à ceux de leur choix.
La principale différence entre le manuscrit et la version dactylographiée de cette introduction concerne la généalogie élargie de la Maison de Bëor, car ici le manuscrit donne des informations supplémentaires concernant Adanel :Une autre Sage, bien que d'une Maison et d'une tradition différentes, se nommait Adanel sœur de Hador. Elle épousa Belemir de la Maison de Bëor, petit-fils de Belen deuxième fils de Bëor l'Ancien, à qui la sagesse de Bëor fut principalement transmise. Et il y avait beaucoup d'amour entre Belemir et Andreth sa jeune parente (la fille de Boromir, son cousin au second degré), et elle résida longtemps en sa maison, et apprit ainsi aussi beaucoup du savoir du "peuple de Marach" et de la Maison de Hador par Adanel. Si l'on ajoute aux références généalogiques du Silmarillion publié (pp. 142, 148, et Index sous Emeldir), ces informations de l'introduction de l'Athrabeth, on peut obtenir l'arbre suivant (les nouveaux noms figurant en italique) :
La plupart des informations généalogiques sur la Maison de Bëor dans le Silmarillion publié dérive évidemment du travail post-Seigneur des Anneaux du texte : en QS et dans les Annales de Beleriand, Barahir, le père de Beren, était le fils de Bëor l'Ancien, et le Peuple de Marach n'était pas encore apparu.
D'autres différences dans la version manuscrite de l'introduction sont les affirmations selon lesquelles Andreth "apprit aussi tout ce qu'elle pouvait entendre des Eldar", et que Finrod était souvent appelé par les Eldar "Atandil (ou Edennil)" (voir le "Glossaire" à l'Athrabeth, p. 349).
Dans la première note de bas de page de l'ouverture de la narration elle-même , la date de l'Athrabeth est donnée comme se situant "environ en 409 durant la Longue Paix (260-455)". En l'an 260, Glaurung sortit pour la première fois par les portes d'Angband, et en 455 survint Dagor Bragollach ou Bataille de la Flamme Subite, lorsque le Siège d'Angband fut rompu. Selon l'ancienne chronologie (voir V.130, 274; encore intacte dans les Annales Grises aux alentours de 1951), Finrod Felagund avait rencontré Bëor dans les contreforts des Montagnes Bleues en l'an 400, mais la date de cette rencontre était à présent avancée de quatre-vingt-dix ans, en 310 (troisième note de bas de page du texte).
Suit à présent "Le Débat de Finrod et d'Andreth", qui, comme déjà noté, n'a pas de titre dans les tapuscrits (B et C), et qui dans le manuscrit originel A continue sans interruption et sans nouvel en-tête à partir de l'introduction. |
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Dior
Modérateur général


Sexe: Inscrit le: 10 Aoû 2004 Messages: 3457 Localisation: Menegroth, deep under the sea
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Posté le: 14 Avr 2005 0:03 Sujet du message: |
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Le Débat
Il arriva alors par chance qu'au cours du printemps*, Finrod fut pour un temps invité dans la maison de Belemir; et il en vint à parler avec Andreth la Sage au sujet des Hommes et de leur destinée. Car en ce temps, Boron, Seigneur du peuple de Bëor, venait juste de mourir peu après Yule, et Finrod était en peine.
"Cela m'est triste, Andreth," dit-il, "que cette rapide disparition de ceux de ton peuple. Car maintenant Boron, le père de ton père, est parti; et bien qu'il était vieux, dis-tu, comme l'âge vient aux Hommes**, je ne l'ai pourtant connu que trop brièvement. Peu de temps en effet cela me semble-t-il depuis que je vis pour la première fois*** Bëor à l'est de ce pays, et pourtant maintenant est-il parti, ainsi que ses fils, tout comme le fils de son fils."
"Cela fait maintenant plus de cent ans," dit Andreth, "que nous avons passé les Montagnes; et Bëor, Baran et Boron ont chacun dépassé leur quatre-vingt-dixième année. Notre disparition était plus rapide avant que nous ne trouvions ce pays."
"Êtes-vous alors heureux ici ?" dit Finrod.
"Heureux ?" dit Andreth. "Aucun cœur d'Homme ne l'est. Chaque disparition et mort lui est souffrance; mais la disparition est moins proche, ce qui est déjà un redressement, un petit affranchissement par rapport à l'Ombre."
"Qu'entends-tu par là ?" dit Finrod.
"Tu le sais certainement !" dit Andreth. "Les ténèbres qui sont maintenant confinées au Nord, mais qui jadis"; et ici elle s'interrompit et ses yeux s'assombrirent, comme si son esprit était revenu à l'époque de ces années noires depuis longtemps oubliées. "Mais qui jadis s'étendaient à toute la Terre du Milieu, quand vous baigniez dans votre félicité."
"Ce n'est pas au sujet de l'Ombre que j'ai posé ma question," dit Finrod. Qu'entendais-tu, je dirais, par un affranchissement par rapport à l'Ombre ? Ou en quoi cela concerne-t-il la destinée rapide des Hommes ? Nous le considérons (étant instruits par les Grands qui le savent), vous êtes aussi des Enfants d'Eru, et votre destin et votre nature proviennent de Lui."
"Je vois," dit Andreth, "qu'en cela vous les Hauts Elfes ne différez pas de vos parents moindres que nous avons rencontrés de par le monde, bien qu'ils n'aient jamais vécu dans la Lumière. Vous tous les Elfes pensez que nous mourons rapidement de par notre propre espèce. Que nous sommes fragiles et brefs, et que vous êtes forts et durables. Nous pouvons être des 'Enfants d'Eru', comme vous dites dans votre savoir, mais nous sommes aussi des enfants pour vous : à aimer un peu peut-être, mais des créatures de valeur moindre, sur lesquelles vous pouvez poser votre regard du haut de votre puissance et de votre science, avec un sourire, ou avec pitié, ou avec un remuement de tête."
"Hélas, tu n'es pas loin de la vérité," dit Finrod. "Du moins à propos de beaucoup des miens; mais pas de tous, et certainement pas de moi. Mais réfléchis bien à cela, Andreth, lorsque nous vous appelons 'Enfants d'Eru', nous ne parlons pas à la légère; car ce nom, nous ne le prononçons pas par raillerie ni sans réelle signification. Quand nous parlons ainsi, nous ne parlons pas de science ni de savoir elfe; et nous proclamons que vous nous êtes apparentés, d'une manière beaucoup plus proche (à la fois de hröa et de fëa) que ce qui rassemble toutes les autres créatures d'Arda, et nous-mêmes à elles.
"Nous aimons aussi à leur mesure et genre les autres créatures de la Terre du Milieu : les animaux et les oiseaux qui sont nos amis, les arbres, et même les belles fleurs qui trépassent plus vite que les Hommes. Nous regrettons leur trépas; mais nous pensons que c'est une partie de leur nature, tout autant que leur forme ou leurs couleurs.
"Mais en ce qui vous concerne, vous qui êtes nos parents les plus proches, notre regret est bien plus grand. Pourtant, si nous considérons la brièveté de la vie en Arda, ne devons-nous pas croire que la vôtre fait également partie de votre nature ? Vos propres gens ne croient-ils pas en cela aussi ? Et pourtant, de tes mots et de leur amertume, je devine que tu penses que nous faisons erreur."
"Je pense que tu fais erreur, comme tous ceux qui pensent la même chose," dit Andreth; "et que cette erreur même vient de l'Ombre. Mais parlons des Hommes. Certains diront ceci, d'autres cela; mais la plupart, réfléchissant peu, considèreront toujours que ce qui est leur bref moment dans le monde a toujours été ainsi, et ainsi restera toujours, qu'ils l'aiment ou non. Mais il y en a qui pensent différemment; les hommes les appellent les 'Sages', mais leur accordent peu d'importance. Car ils ne parlent pas avec assurance ou d'une seule voix, n'ayant pas une connaissance aussi sûre que celle dont vous vous glorifiez, mais dépendant forcément du 'savoir', duquel la vérité (si elle peut être trouvée) doit être vannée. Et dans chaque vannage, il y a de la balle avec le grain qui est choisi, et sans aucun doute du grain avec la balle qui est rejetée.
"Pourtant parmi mon peuple, de Sage en Sage depuis les ténèbres, vient la voix disant que les Hommes ne sont plus maintenant comme ils étaient, ni comme leur vraie nature était à leur commencement. Et plus clairement encore cela est-il dit par les Sages du Peuple de Marach, qui ont gardé en mémoire un nom pour Celui que vous appelez Eru, alors que parmi mon peuple, il fut presque oublié. Ainsi ai-je appris d'Adanel. Ils disent clairement que les Hommes n'ont pas par nature une courte vie, mais en sont arrivés là en raison de la malice du Seigneur des Ténèbres qu'ils ne nomment pas."
"Cela je veux bien le croire," dit Finrod : "que vos corps souffrent dans une certaine mesure de la malice de Melkor. Car vous vivez en Arda Marrie, comme nous, et toute la substance d'Arda a été souillée par lui, avant que vous ou nous ne soyons apparus et que nous n'en ayons tiré nos hröar et leurs moyens de subsistance : tout sauf peut-être Aman avant qu'il n'y vint.1 Car maintenant, il n'en va pas différemment des Quendi2 eux-mêmes : leur santé et leur stature sont diminuées. Déjà ceux d'entre nous qui habitent en Terre du Milieu, et même nous qui y sommes revenus, trouvent que le changement3 dans leurs corps est plus rapide qu'au commencement. Et cela, j'estime, doit présager de ce qu'ils se montreront moins aptes à durer qu'ils n'étaient destinés à le faire, bien que cela puisse ne pas être clairement révélé avant de nombreuses années.
"Et il en va de même des hröar des Hommes, elles sont plus faibles qu'elles ne devraient l'être. C'est ainsi qu'ici à l'Ouest, où son pouvoir auparavant ne s'étendait que craintivement, elles sont en meilleure santé, comme tu dis."
"Non, non !" dit Andreth. "Tu ne comprends pas mes mots. Car tu restes toujours dans le même schéma de pensée, mon seigneur : les Elfes sont les Elfes, et les Hommes sont les Hommes, et bien qu'ils aient un Ennemi commun, par lequel ils sont tous deux blessés, la distance prescrite reste toujours entre les seigneurs et les humbles, les Premiers Nés nobles et endurants, les Suivants humbles et à l'utilité brève.
"Ce n'est pas la voix que les Sages entendent depuis les ténèbres et venant d'au-delà. Non, seigneur, les Sages parmi les Hommes disent : 'Nous n'étions pas faits pour la mort, ni nés pour mourir. La mort nous a été imposée.' Et vois ! la crainte de la mort partout nous accompagne, et nous la fuyons sans cesse comme le cerf fuit le chasseur. Mais en ce qui me concerne, j'estime que nous ne pouvons lui échapper en ce monde, non, même si nous pouvions accéder à la Lumière au-delà de la Mer, ou à cet Aman dont vous parlez. En cet espoir nous nous sommes mis en route et avons voyagé au long de nombreuses vies d'Hommes; mais l'espoir était vain. C'est ce que disaient les Sages, mais cela n'a pas arrêté la marche, car comme je l'ai dit, ils sont peu écoutés. Nous avons fuit l'Ombre jusqu'aux dernières rives de la Terre du Milieu, pour enfin découvrir qu'elle est ici devant nous !"
Alors Finrod se tint silencieux; mais après un moment il dit : "Ces mots sont étranges et terribles. Et tu parles avec l'amertume de celle dont la fierté a été humiliée, et qui cherche alors à blesser ceux à qui elle s'adresse. Si tous les Sages parmi les Hommes parlent de la sorte, alors oui je puis croire que vous avez grandement souffert. Mais pas par mon peuple, Andreth, ni par aucun des Quendi. Si nous sommes ce que nous sommes, et si vous êtes comme nous vous trouvons, ce n'est dû à aucun de nos actes ni à notre désir; et votre peine ne nous réjouit ni ne nourrit notre fierté. Un seul parlerait différemment : cet Ennemi que tu ne nommes pas.
"Prends garde à la balle dans ton grain, Andreth ! Car cela peut être mortel : les mensonges de l'Ennemi qui par envie nourriront la haine. Toutes les voix venant des ténèbres ne disent pas la vérité aux esprits qui écoutent d'étranges nouvelles.
"Mais qui vous a ainsi blessés ? Qui vous a imposé la mort ? Melkor, c'est clair que ce serait ta réponse, quel que soit le nom que tu lui donnes en secret. Car tu parles de la mort et de son ombre à lui, comme si ces choses en étaient une seule et même; comme si échapper à l'Ombre était aussi échapper à la Mort.
"Mais ce n'est pas la même chose, Andreth. C'est ce que je pense, sinon la mort n'existerait pas du tout dans ce monde qui a été conçu non par lui, mais par Un Autre. Non, la mort n'est que le nom que nous donnons à quelque chose qu'il a souillé, et qui résonne par conséquent de manière maléfique; mais non souillé, son nom serait bon."4
"Que savez-vous de la mort ? Vous ne la craignez pas, car vous5 ne la connaissez pas," dit Andreth.
"Nous l'avons vue et la craignons," répondit Finrod. "Nous aussi pouvons mourir, Andreth; et nous sommes morts. Le père de mon père fut cruellement tué, et beaucoup l'ont suivi, exilés dans la nuit, dans la glace cruelle, dans la mer insatiable. Et en Terre du Milieu sommes-nous tombés, par le feu et la fumée, par le venin et les lames cruelles de la bataille. Fëanor est mort, et Fingolphin fut écrasé sous les pieds du Morgoth6.
"À quelle fin ? Afin de renverser l'Ombre, ou si cela ne se peut, de l'empêcher de s'étendre à nouveau à toute la Terre du Milieu - afin de défendre les Enfants d'Eru, Andreth, tous les Enfants et non les fiers Eldar seulement !"
"J'ai entendu dire," dit Andreth, "que c'était afin de reprendre votre trésor que votre Ennemi avait volé; mais peut-être la Maison de Finarphin ne suit-elle pas les Fils de Fëanor. Toutefois, malgré toute votre valeur, je dis à nouveau : 'que savez-vous de la mort ?' Elle peut vous être une douleur, amère, et une perte - mais uniquement pour un temps, une petite prise sur l'abondance, à moins que l'on m'ait menti. Car vous savez qu'en mourant vous ne quittez pas le monde, et que vous pouvez revenir à la vie.
"Il en va autrement en ce qui nous concerne : en mourant nous mourons, et nous partons sans possibilité de retour. La mort est une fin ultime, une perte irrémédiable. Et c'est abominable; car c'est aussi un tort qui nous est causé."
"Cette différence, je la perçois," dit Finrod. "Tu dirais qu'il y a deux morts : celle qui est une peine et une perte mais pas une fin, et l'autre qui est une fin sans possibilité de redressement; et les Quendi souffrent seulement de la première ?"
"Oui, mais il y a aussi une autre différence," dit Andreth. "L'une n'est qu'un accroc parmi les fortunes de ce monde, que le courageux, ou le fort, ou celui qui a de la chance, peut espérer éviter. L'autre est la mort inéluctable; la mort chasseresse à laquelle à la fin nul ne peut échapper. Qu'un Homme soit fort, ou rapide, ou intrépide; qu'il soit sage ou idiot; qu'il soit mauvais, ou qu'il soit tous les jours et dans tous ses actes juste et miséricordieux, qu'il aime le monde ou qu'il l'ait en horreur, il devra mourir et le quitter - et devenir une charogne que les hommes cacheront ou brûleront volontiers."
"Et étant ainsi pourchassés, les Hommes n'ont-ils aucun espoir ?" dit Finrod.
"Ils n'ont ni certitude ni connaissance, seulement des craintes, ou des rêves dans l'obscurité," répondit Andreth. "Mais de l'espoir ? L'espoir, c'est une autre question, dont même les Sages parlent rarement." Alors sa voix se fit plus douce. "Pourtant, Seigneur Finrod de la Maison de Finarphin, des nobles et puissants Elfes, peut-être pourrons-nous en parler sous peu, toi et moi."
"Sous peu nous pourrions," dit Finrod, "mais pourtant nous marchons sous les ombres de la peur. Pourtant à présent je perçois que la grande différence entre les Elfes et les Hommes réside dans la vitesse de la fin. Dans cela seulement. Car si tu penses qu'il n'y a pour les Quendi pas de mort inéluctable, tu te trompes.
"À l'heure actuelle aucun de nous ne sait, bien qu'il se peut que les Valar le connaissent, ce que sera l'avenir d'Arda, ou quel est le terme qui lui est assigné. Mais Arda ne durera pas éternellement. Elle fut faite par Eru, mais Il n'est pas en elle. Seul l'Unique n'a pas de limite. Arda, et Eä elle-même, doivent par conséquent être limitées. Tu nous vois, nous les Quendi, encore dans les premiers âges de notre existence, et la fin est lointaine. Peut-être telle que parmi vous la mort peut sembler à un homme jeune au sommet de sa force; excepté que nous avons déjà de longues années de vie et de réflexion derrière nous. Mais la fin viendra. Cela, nous le savons tous. Et alors nous devrons mourir; nous devrons périr en fin de compte, apparemment, car nous appartenons à Arda (en hröa et en fëa).7 Et quoi après ça ? 'Le départ sans retour,' comme tu dis; 'la fin ultime, la perte irrémédiable' ?
"Notre chasseur avance lentement, mais il ne perd jamais la trace. Au-delà du jour où il sonnera l'hallali,8 nous n'avons ni certitude ni connaissance. Et personne ne nous parle d'espoir."
"Je ne le savais pas," dit Andreth; "et pourtant …"
"Et pourtant le nôtre avance lentement, dirais-tu ?" dit Finrod. "C'est vrai. Mais il n'est pas clair qu'une sentence prévue et longuement retardée soit dans tous les cas un poids plus léger que celle qui vient rapidement. Mais si j'ai bien compris tes mots jusqu'à présent, tu ne crois pas que cette différence était prévue au commencement. Vous n'étiez pas destinés à une mort rapide.
"On pourrait dire beaucoup au sujet de cette croyance (que cela soit vrai ou non). Mais je demanderais d'abord : comment dites-vous que cela est arrivé ? Par la malice de Melkor, je l'ai deviné, et tu ne l'as pas nié. Mais je vois à présent que tu ne parles pas de la diminution soufferte par tout en Arda Marrie; mais de quelque coup spécial d'hostilité contre ton peuple, contre les Hommes en tant qu'Hommes. Est-ce cela ?"
"Oui, en effet," dit Andreth.
"Alors c'est une question effrayante," dit Finrod. "Nous connaissons Melkor, le Morgoth, et le savons puissant. Oui, je l'ai vu, et j'ai entendu sa voix; et je me suis tenu en aveugle dans la nuit qui est au cœur de son ombre, alors que toi, Andreth, ne sait rien si ce n'est par ouï-dire ou par la mémoire de ton peuple. Mais jamais même dans la nuit n'avons-nous cru qu'il pouvait s'imposer aux Enfants d'Eru. Celui-ci, il pourrait l'induire en erreur, ou celui-là le corrompre; mais changer le destin de tout un peuple des Enfants, les dépouiller de leur héritage : s'il peut faire ça malgré Eru, alors de loin plus grand et plus terrible est-il que nous ne l'avions deviné; alors toute la valeur des Noldor n'est qu'audace et folie - non, Valinor et les Montagnes des Pelóri sont construits sur du sable."
"Vois !" dit Andreth. "N'ai-je pas dit que vous ne connaissiez pas la mort ? Vois ! Quand tu dois lui faire face en pensée seulement, comme nous le savons de par notre expérience et à travers toutes nos vies, d'un seul coup tu sombres dans le désespoir. Nous savons, si vous ne le savez pas,9 que le Sans nom est Seigneur de ce Monde, et que votre valeur, et la nôtre aussi, est une folie; ou au moins est-elle stérile."
"Prends garde !" dit Finrod. "Prends garde de ne pas dire ce qui ne peut être dit, volontairement ou par ignorance, en confondant Eru avec l'Ennemi qui adorerait que tu le fasses. Le Seigneur de ce Monde, ce n'est pas lui, mais c'est l'Unique qui l'a fait lui, et Son Vice-Roi est Manwë, le Haut-Roi d'Arda, qui est béni.
"Non Andreth, esprit assombri et affolé; s'incliner et pourtant haïr; fuir et pourtant ne pas rejeter; aimer le corps et pourtant le mépriser, le dégoût de la charogne : ces choses peuvent venir du Morgoth, en effet. Mais condamner les non-morts à la mort, de père en fils, et pourtant leur laisser le souvenir d'un héritage détourné, et le désir de ce qui est perdu : le Morgoth pourrait-il le faire ? Non, je dis. Et pour cette raison ai-je dit que si ton conte est vrai, alors tout en Arda est vain, de la cime de l'Oiolossë jusqu'aux abysses les plus profonds. Car je ne crois pas ton conte. Personne n'aurait pu faire cela excepté l'Unique.
"C'est pourquoi je te demande, Andreth, qu'avez-vous fait, vous les Hommes, il y a bien longtemps dans les ténèbres ? Comment avez-vous mis Eru en colère ? Car autrement tous vos contes ne sont que des rêves sombres conçus par un Esprit ténébreux. Diras-tu ce que tu sais ou ce que tu as entendu ?"
"Je ne le dirai pas," dit Andreth. "Nous ne parlons pas de ça à ceux des autres races. Mais en effet les Sages ne sont pas certains et ne disent pas la même chose; car quoi qu'il se soit passé il y a longtemps, nous l'avons fui; nous avons essayé de l'oublier, et nous avons essayé tellement longtemps que maintenant nous ne pouvons nous souvenir d'aucun moment où nous n'étions pas tels que nous sommes aujourd'hui - excepté dans les légendes des jours où la mort venait moins rapidement et où notre longévité était encore bien longue, mais où la mort était déjà présente."
"Vous ne pouvez vous souvenir ?" dit Finrod. "N'y a-t-il aucun conte de vos jours d'avant la mort, même si vous ne les raconterez pas à des étrangers ?"
"Peut-être," dit Andreth. "Si pas parmi mon peuple, alors parmi le peuple d'Adanel, peut-être." Elle devint silencieuse, et fixa le feu.
"Penses-tu que personne ne sache, excepté vous-mêmes ?" dit Finrod enfin. "Les Valar ne savent-ils pas ?"
Andreth releva la tête et ses yeux s'assombrirent. "Les Valar ?" dit-elle. "Comment le saurais-je, moi ou tout autre Homme ? Vos Valar ne se sont pas souciés de nous avec leurs soins ou leur instruction. Ils ne nous ont envoyé aucun appel."
"Que sais-tu d'eux ?" dit Finrod. "Je les ai vus et ai vécu parmi eux, et en la présence de Manwë et de Varda, je me suis tenu dans la Lumière. Ne parle pas ainsi d'eux, ni de quoi que ce soit qui soit bien plus haut que toi. De tels mots vinrent d'abord de la Bouche menteuse.
"Ne t'a-t-il jamais traversé l'esprit, Andreth, que là en ces temps depuis longtemps révolus vous vous soyez placés hors de leur attention et hors d'atteinte de leur aide ? Ou même que vous, les Enfants des Hommes, n'étiez pas des sujets qu'ils pouvaient gouverner ? Car vous étiez trop grands. Oui, c'est ce que je veux dire, et pas seulement pour flatter ta fierté : trop grands. Vous propres maîtres en Arda, sous la main de l'Unique. Prends garde alors à tes mots ! Si vous ne parlez pas à d'autres de votre blessure ou de comment vous en êtes arrivés là, faites attention, de crainte (comme des importuns inexpérimentés) de mal juger le tort, ou par fierté, de mal attribuer le blâme.
"Mais tournons-nous à présent vers d'autres questions, puisque tu ne diras plus rien à ce sujet. Je vais considérer votre premier état avant la blessure. Car ce que tu en dis est aussi une surprise pour moi, difficile à comprendre. Tu dis : 'nous n'étions pas faits pour la mort, ni nés pour mourir.' Que veux-tu dire : que vous étiez comme nous, ou autrement ?"
"Ce savoir ne vous prend pas en compte," dit Andreth, "car nous ne savions rien des Eldar. Nous envisagions seulement mourant et non mourant. D'une vie aussi longue que le monde mais pas plus longue, nous n'avions pas entendu parler; en fait, jusqu'à maintenant, cela ne m'avait pas traversé l'esprit."
"Pour parler honnêtement," dit Finrod, "je pensais que votre croyance, que vous n'étiez pas faits pour la mort, n'était qu'une chimère de votre fierté, née de votre envie par rapport aux Quendi, de les égaler ou de les surpasser. Ce n'est pas le cas, diras-tu. Pourtant, longtemps avant d'arriver dans ce pays vous avez rencontrés d'autres peuples des Quendi, et certains se sont liés d'amitié avec vous. N'étiez-vous pas alors déjà mortels ? Et n'avez-vous jamais parlé avec eux de la vie et de la mort ? Même sans mot ils ont rapidement découvert votre mortalité, tout comme vous avez réalisé qu'ils ne mouraient pas."
"'Ce n'est pas le cas', en effet je le dis," répondit Andreth. "Nous étions probablement mortels quand nous avons rencontré pour la première fois des Elfes loin là-bas, ou peut-être pas : notre savoir ne le dit pas, ou au moins je ne l'ai jamais entendu. Mais nous avions déjà notre savoir, et n'en avions pas besoin d'un des Elfes : nous savions qu'à notre commencement nous sommes nés pour ne jamais mourir. Et par cela, mon seigneur, nous entendons : né pour vivre à jamais, sans nulle ombre d'aucune fin."
"Les Sages parmi vous ont-ils alors envisagé combien étrange est la vraie nature qu'ils attribuent aux Atani ?" dit Finrod.
"Est-elle si étrange?" dit Andreth. "De nombreux Sages considèrent que selon sa vraie nature, aucune chose vivante ne meurt."
"En cela les Eldar diraient qu'ils se trompent," dit Finrod. "Votre prétention au sujet des Hommes nous est étrange, et en fait difficile à accepter, pour deux raisons. Tu prétends, si tu comprends entièrement tes propres mots, que vous aviez des corps impérissables, non liés aux limites d'Arda, et pourtant dérivés de sa substance et nourris par elle. Et tu prétends aussi (bien que tu ne l'aies peut-être pas perçu) que vous aviez des hröar et des fëar qui dès le début n'étaient pas en harmonie. Pourtant l'harmonie de la hröa et de la fëa est, nous le croyons, essentielle à la vraie nature immarrie de tous les Incarnés : les Mirröanwi,10 comme nous nommons les Enfants d'Eru."
"La première difficulté, je la perçois," dit Andreth, " et nos Sages ont leur propre réponse. La seconde, tu l'as deviné, je ne la perçois pas."
"Vraiment ?" dit Finrod. "Alors vous ne vous voyez pas clairement. Mais il peut souvent arriver que des amis ou des parents voient pleinement des choses qui sont cachées à leur ami même.
"Maintenant, nous les Eldar sommes vos parents, et vos amis aussi (si tu le crois), et nous vous avons observés pendant déjà trois vies d'Hommes avec amour et tracas, et beaucoup de réflexion. De ceci nous sommes absolument certains, ou alors toute notre sagesse serait vaine : les fëar des Hommes, bien qu'apparentées de près aux fëar des Quendi, ne leur sont pourtant pas identiques. Car aussi étrange que cela nous paraisse, nous voyons clairement que les fëar des Hommes ne sont pas, comme les nôtres, confinées en Arda, ni qu'Arda est leur maison.
"Peux-tu le nier ? Maintenant nous Eldar ne nions pas que vous aimez Arda et tout ce qu'elle contient (dans la mesure où vous êtes libres de l'Ombre), peut-être autant que nous. Et pourtant. Chacun de nos peuples perçoit Arda différemment, et apprécie ses beautés selon un mode et à un degré différents. Comment le dirai-je ? La différence me paraît comme celle entre celui qui visite un pays étrange, et y séjourne pendant un temps (sans que cela soit nécessaire), et celui qui a toujours vécu dans ce pays (et qui le doit). Au premier toutes les choses qu'il voit sont neuves et étranges, et à ce niveau aimables. Au dernier toutes les choses sont familières, les seules choses existantes, les siennes, et en ce sens précieuses."
"Si tu veux dire que les Hommes sont les invités," dit Andreth.
"Tu as dit le mot," dit Finrod : " ce nom, nous vous l'avons donné."
"Nobles comme toujours," dit Andreth. "Mais même si nous ne sommes que des invités dans un pays où tout est vôtre, mes seigneurs, comme tu dis, dis-moi quel autre pays et quelles autres choses connaissons-nous ?"
"Non, dis-moi !" dit Finrod. "Car si vous ne le savez pas, comment le pourrions-nous ? Mais sais-tu que les Eldar disent des Hommes qu'ils ne regardent aucune chose pour elle-même; que s'ils l'étudient, c'est afin de découvrir autre chose; que s'ils l'aiment, c'est seulement (ou ça semble être) parce qu'elle leur rappelle d'autres choses plus chères ? Mais par rapport à quoi s'effectue cette comparaison ? Où sont ces autres choses ?
" Nous sommes tous, Elfes et Hommes, en Arda et d'Arda; et la connaissance qu'ont les Hommes vient d'Arda (ou ainsi cela apparaît-il). D'où vient alors cette mémoire que vous avez, avant même d'être éduqués ?
"Cela ne vient pas d'autres régions d'Arda d'où vous seriez parti. Nous sommes aussi partis de bien loin. Mais si toi et moi nous nous rendions en nos lieux d'origine loin à l'est, je reconnaîtrais les choses là-bas en tant que parts de ma maison, mais je verrais dans tes yeux le même émerveillement et la même comparaison que je vois dans les yeux des Hommes en Beleriand et y étant nés."
"Tu dis des choses étranges, Finrod," dit Andreth, "que je n'ai jamais entendues auparavant. Et pourtant mon cœur est remué, comme par un peu de vérité qu'il reconnaît sans la comprendre. Mais fugitive est cette mémoire, et elle s'en va avant qu'elle puisse être saisie; et ainsi grandissons-nous aveugles. Et ceux qui parmi nous ont connu les Eldar, et qui les ont peut-être aimés, disent : 'Il n'y a pas de lassitude dans les yeux des Elfes'. Et nous pensons qu'ils ne comprennent pas ce proverbe des Hommes : ce qui est trop vu n'est plus vu. Et ils s'étonnent beaucoup de ce que dans les langues des Hommes, le même mot signifie à la fois 'connu depuis longtemps' et 'rassis'.
"Nous avons pensé que la cause était le fait que les Elfes ont la vie perdurante et une vigueur non diminuée. 'Les enfants à la taille d'adulte', nous, les invités, vous appelons parfois, mon seigneur. Et pourtant - et pourtant, si rien en Arda à nos yeux ne conserve longtemps sa saveur, et si toutes les belles choses s'affaiblissent, qu'en est-il ? Cela ne vient-il pas de l'Ombre qui pèse sur nos cœurs ? Ou dis-tu que ce n'est pas le cas, mais que ce fut de tout temps notre nature, même avant la blessure ?"
"C'est ce que je dis, en effet," répondit Finrod. "L'ombre peut avoir obscurci votre trouble, apportant une lassitude plus rapide et la transformant en dédain, mais le trouble était là depuis toujours, je pense. Et s'il en est ainsi, ne peux-tu alors percevoir maintenant la disharmonie dont je parlais ? En effet, si votre sagesse était semblable à la nôtre, enseignant que les Mirröanwi sont constitués d'une union de corps et d'esprit, de hröa et de fëa, ou comme nous le disons de manière imagée, de la Maison et de son Occupant.
"Car qu'est-ce que la 'mort' que tu déplores si ce n'est la séparation de ces deux éléments ? Et quelle est la 'non mortalité' que vous avez perdue si ce n'est le fait que ces deux éléments restent unis à jamais ?
"Mais que devrions-nous alors penser de l'union en l'Homme : union d'un Occupant, qui n'est qu'un invité ici en Arda et n'est donc pas chez lui, à une Maison qui est faite de la substance d'Arda et doit donc (pourrait-on supposer) y rester ?
"Au moins on n'espèrerait pas pour cette Maison une vie plus longue que celle d'Arda dont elle est une partie. Et pourtant tu prétends que la Maison aussi était immortelle, n'est-ce pas ? Je croirais plutôt qu'une telle fëa de par sa propre nature aurait, à un certain moment et de son gré, abandonné la maison de son séjour ici, encore bien même ce séjour aurait-il pu être plus long que ce qui est maintenant permis. Alors la 'mort' vous aurait (comme je l'ai dit) paru toute autre : comme une libération, un retour, non ! comme rentrer à la maison ! Mais tu ne crois pas en cela, semble-t-il ?"
"Non, je ne crois pas en cela," dit Andreth. "Car cela serait au mépris du corps, et c'est une pensée des Ténèbres non naturelle en chaque Incarné dont la vie incorrompue est une union d'amour mutuel. Mais le corps n'est pas une auberge gardant le voyageur au chaud pour une nuit, avant qu'il reprenne sa route, et recevant alors un autre. C'est une maison faite pour un seul habitant, en fait pas seulement une maison mais aussi un habit; et il n'est pas clair pour moi que nous ne devions dans ce cas seulement parler du vêtement adapté au porteur plutôt que du porteur adapté au vêtement.
"Je considère alors qu'on ne peut penser que la séparation de ces deux éléments puisse être en accord avec la vraie nature des Hommes. Car si c'était 'naturel' pour le corps d'être abandonné et de mourir, et 'naturel' pour la fëa de continuer à vivre, alors il y aurait en effet là une disharmonie en l'Homme, et ses composantes ne seraient pas unies par amour. Son corps serait une gêne au mieux, ou une chaîne. Une chose imposée en effet, et pas un don. Mais il y en a un qui impose, et qui crée des chaînes, et si telle était notre nature au commencement, alors nous devrions la tenir de lui - mais tu as dit que cela ne pouvait être dit.
"Hélas ! Dans les ténèbres des hommes le disent toutefois, mais pas les Atani comme tu le sais, plus maintenant. Je considère que dans ce domaine, nous sommes comme vous, de véritables Incarnés, et que nous ne vivons pas selon notre vraie existence et dans son ampleur, excepté ce qui concerne l'union d'amour et de paix entre la Maison et l'Occupant. C'est pourquoi la mort, qui les divise, est un désastre pour les deux."
"Tu m'étonnes encore plus, Andreth," dit Finrod. "Car si ce que tu dis est vrai, alors vois ! une fëa qui n'est ici qu'un voyageur est unie indissolublement à une hröa d'Arda; les séparer est une blessure douloureuse, et pourtant chacune doit suivre sa nature sans tyrannie de l'autre. Alors ceci doit sûrement s'ensuivre : la fëa quand elle s'en va doit prendre avec elle la hröa, son éternelle épouse et compagne, pour une éternité au-delà d'Eä, et au-delà du Temps ? Ainsi Arda, ou une part d'elle, serait-elle non seulement guérie de la souillure de Melkor, mais aussi libérée des limites qui lui furent imposées dans la 'Vision d'Eru' dont parlent les Valar.
"C'est pourquoi j'affirme que si l'on peut croire en cela, alors puissants en effet sous Eru les Hommes furent-ils faits à leur commencement; et abominable au-delà de toute calamité fut le changement de leur état.
"Est-ce alors à une vision de ce qui était destiné à exister en Arda complétée - des choses vivantes et même les terres et mers d'Arda faites éternelles et indestructibles, à jamais belles et nouvelles - que les fëar des Hommes comparent ce qu'elles voient ici ? Ou y a-t-il quelque part ailleurs un monde dont toutes les choses que nous voyons, toutes les choses que les Elfes ou les Hommes connaissent, ne sont que des souvenirs ou des rappels ?"
"Si oui, la réponse réside en l'esprit d'Eru, je pense," dit Andreth. "À de telles questions, comment pouvons-nous trouver les réponses, ici dans les brumes d'Arda Marrie ? Il aurait pu en aller différemment, si nous n'avions pas été changés; mais étant ce que nous sommes, même les Sages parmi nous ont peu réfléchi à Arda même, ou à d'autres choses vivant ici. Nous avons surtout réfléchi à nous-mêmes : à comment nos hröar et fëar auraient dû vivre ensemble pour toujours dans la joie, et impénétrables aux ténèbres qui maintenant nous sont réservées."
"Alors les Hauts Eldar ne sont pas les seuls à oublier leurs parents !" dit Finrod. "Mais cela m'est étrange, et à l'instar même de ton cœur lorsque j'ai parlé de votre trouble, le mien maintenant fait des bons en entendant de bonnes nouvelles.
"Ceci alors, je propose, était la mission des Hommes, non pas les suivants, mais les héritiers et réalisateurs de tout : remédier au Marrissement d'Arda, déjà annoncé avant leur conception; et faire plus, en tant qu'agents de la magnificence d'Eru : élargir la Musique et surpasser la Vision du Monde !11
"Car Arda Guérie ne sera pas Arda Immarrie, mais une troisième chose encore plus belle, et pourtant la même.12 J'ai parlé avec les Valar qui étaient présents lors de la conception de la Musique avant que l'existence du Monde ne commence. Et maintenant je me demande : entendirent-ils la fin de la Musique ? N'y eut-il pas quelque chose dans ou au-delà des accords finaux d'Eru que, étant bouleversés, ils ne perçurent point ?13
"Ou encore, puisque Eru est à jamais libre, peut-être ne fit-Il aucune Musique et ne montra-t-Il aucune Vision au-delà d'un certain point. Au-delà de ce point, nous ne pouvons voir ni connaître, jusqu'à ce que par nos propres routes nous y arrivions, Valar ou Eldar ou Hommes.
"Tout comme un maître peut, dans le récit de contes, tenir secret le meilleur moment jusqu'à ce qu'il arrive en temps dû. Il peut être deviné en effet, dans une certaine mesure, par ceux d'entre nous qui ont écouté pleinement de cœur et d'esprit; mais cela le conteur le souhaiterait. D'aucune manière la surprise et l'émerveillement causés par son art ne sont diminués, car ainsi nous prenons part, comme il se doit, à sa paternité. Cela serait différent si tout nous était dit dans la préface avant que nous n'entrions dans le conte !"
"Alors quel serait selon toi le moment suprême qu'Eru a réservé ?" demanda Andreth.
"Ah, sage dame !" dit Finrod. "Je suis un Elda, et à nouveau je pensais à mon propre peuple. Mais non à tous les Enfants d'Eru. Je pensais que par les Seconds Nés nous pourrions être délivrés de la mort. Car à chaque fois que nous parlions de la mort en tant que division des éléments unis, je pensais en mon cœur à une mort différente : la fin à la fois des deux éléments. Car c'est ce qui nous attend, aussi loin que notre raison puisse voir : l'achèvement d'Arda et sa fin, et par conséquent la nôtre, enfants d'Arda, la fin lorsque les longues vies des Elfes appartiendront entièrement au passé.14
"Et alors soudainement j'ai eu une vision d'Arda Refaite; et là les Eldar achevés mais non arrivés à leur terme pourraient résider à jamais dans le présent,15 et là pourraient-ils marcher, peut-être, avec les Enfants de la Félicité d'au-delà la félicité, et feraient sonner les vertes vallées et vibrer comme des harpes les sommets des montagnes éternelles."
Alors Andreth regarda Finrod par dessous ses sourcils : "Et, quand vous ne seriez pas en train de chanter, que nous diriez-vous ?" demanda-t-elle.
Finrod rit. "Je peux seulement deviner," dit-il. "Sage dame, je pense que nous devrions vous réciter les contes du Passé et d'Arda qui fut Avant … Nous étions les nobles alors ! Mais vous, vous seriez alors chez vous, regardant toute chose intensément, comme il se doit. Vous seriez les nobles. 'Les yeux des Elfes pensent toujours à quelque chose d'autre', diriez-vous. Mais vous sauriez alors ce dont nous nous souviendrions : des jours où nous nous rencontrèrent en premier, et où nos mains se touchèrent dans les ténèbres. Au-delà de la fin du Monde nous ne changerons pas; car dans la mémoire réside notre grand talent, comme il sera constaté encore plus clairement avec le passage des âges en cette Arda : une lourde charge, je le crains; mais dans les jours dont nous parlons maintenant, une grande richesse." Et alors il fit une pause, car il vit qu'Andreth pleurait en silence.
"Hélas, seigneur !" dit-elle. "Que faire maintenant ? Car nous parlons comme si ces choses étaient, ou comme si assurément elles seront. Mais les Hommes ont été diminués et leur pouvoir leur a été ravi. Nous ne cherchons pas une Arda Refaite : les ténèbres sont devant nous, et nous les regardons fixement en vain. Si par notre aide vos demeures éternelles devaient être préparées, elles ne seront pas construites maintenant."
"N'avez-vous donc point d'espoir ?" dit Finrod.
"Qu'est-ce que l'espoir ?" dit-elle. "Une attente du bien, qui, bien qu'incertaine, se fonde sur ce qui est connu ? Alors nous n'en avons pas."
"C'est là une chose que les Hommes appellent 'espoir'," dit Finrod. "Amdir l'appelons-nous, 'expectation'. Mais il y a autre chose de plus profond. Estel l'appelons-nous, c'est-à-dire "confiance". Il n'est pas défait par les manières du monde, car il ne vient pas de l'expérience, mais de notre nature et de notre être premier. Si nous sommes en effet les Eruhin, les Enfants de l'Unique, alors Il ne souffrira pas Lui-même d'être privé de Son bien, par quelque Ennemi que ce soit, même pas par nous-mêmes. Là est l'ultime fondation de l'Estel, que nous gardons même quand nous contemplons la Fin : de tous Ses desseins l'issue doit être au bénéfice la joie de Ses Enfants. L'Amdir tu n'as pas, dis-tu. N'y a-t-il absolument pas d'Estel ?"
"Peut-être," dit-elle. "Mais non ! Ne perçois-tu pas que c'est une part de notre blessure que l'Estel doive vaciller et ses fondations être secouées ? Sommes-nous les Enfants de l'Unique ? Ne sommes-nous pas rejetés finalement ? Ou l'avons-nous jamais été ? Le Sans nom n'est-il pas le Seigneur du Monde ?"
"Ne le dis même pas en question !" dit Finrod.
"Cela ne peut être un non-dit," répondit Andreth, "si tu veux comprendre notre désespoir. Ou celui de la plupart des Hommes. Parmi les Atani, comme tu nous appelles, ou les Chercheurs comme nous disons : ceux qui quittèrent les contrées de désespoir et les Hommes des ténèbres et voyagèrent vers l'ouest dans un vain espoir : il est cru que la guérison peut pourtant être trouvée, ou qu'il y a quelque issue. Mais est-ce bien là l'Estel ? N'est-ce pas plutôt l'Amdir; mais sans raison : plutôt une fuite dans un rêve que ce qu'ils connaissent en se réveillant, à savoir qu'il n'y a pas d'issue aux ténèbres et à la mort ?"
"Plutôt une fuite dans un rêve dis-tu," répondit Finrod. "En rêve de nombreux désirs sont révélés; et le désir peut être un battement de l'Estel. Mais tu ne veux pas dire rêve, Andreth. Tu confonds le rêve et l'éveil avec l'espoir et la croyance, pour rendre l'un plus douteux et l'autre plus sûre. Dorment-ils quand ils parlent d'issue et de guérison ?"
"Endormis ou éveillés, ils ne disent rien clairement," répondit Andreth. "Comment et quand viendra la guérison ? En quelle sorte d'êtres seront re-faits ceux qui verront ce temps ? Et qu'en sera-t-il de nous qui avant cela nous en allons dans les ténèbres non guéries ? À de telles questions, seuls ceux de l''Espoir ancien' (comme ils se désignent) ont un début de réponse."
"Ceux de l'Espoir ancien ?" dit Finrod. "Qui sont-ils ?"
"Ils sont peu," dit-elle; "mais leur nombre s'est accru depuis que nous sommes arrivés en ce pays et qu'ils voient que le Sans nom peut (comme ils le pensent) être défié. Ce n'est pourtant pas une bonne raison. Le défier ne défait pas ce qu'il fit jadis. Et si la valeur des Eldar échoue ici, alors leur désespoir sera encore plus profond. Car ce n'était pas sur la puissance des Hommes ou de tout autre peuple d'Arda, que l'ancien espoir se fondait."
"Quel était donc cet espoir, si tu le sais ?" demanda Finrod.
"Ils disent," répondit Andreth : "ils disent que l'Unique lui-même entrera en Arda, et guérira les Hommes et tout le Marrissement du début à la fin. Ils disent également, ou ils s'imaginent, que c'est là une rumeur qui est venue des années innombrables, du jour même de notre blessure16."
"Ils disent, ils s'imaginent ?" dit Finrod. "N'es-tu alors pas l'une d'entre eux ?"
"Comment le pourrais-je, seigneur ? Toute sagesse va à leur encontre. Qui est l'Unique, que vous appelez Eru ? Si nous mettons de côté les Hommes qui servent le Sans nom, comme le font beaucoup en Terre du Milieu, il y a encore de nombreux Hommes qui ne perçoivent le monde que comme une guerre entre la Lumière et les Ténèbres équipotents. Mais tu diras : non, il s'agit là de Manwë et de Melkor; Eru est au-dessus d'eux. Eru est-il alors le plus grand des Valar, un grand dieu parmi les dieux, comme la plupart des Hommes diront, même parmi les Atani; un roi qui réside loin de son royaume et qui laisse de moindres princes faire ici presque tout ce qu'ils veulent ? À nouveau tu diras : non, Eru est l'Unique, seul et sans pair, et Il a créé Eä, et il est au-delà d'elle; et les Valar sont plus grands que nous, et pourtant pas plus près de Sa majesté. N'est-ce pas cela ?"
"Oui," dit Finrod. "Nous disons cela, et les Valar, nous les connaissons, et ils disent la même chose, tous excepté un. Mais lequel, d'après toi, est le plus susceptible de mentir : ceux qui se font eux-mêmes humbles, ou celui qui se loue lui-même ?"
"Je ne doute pas," dit Andreth. "Et c'est pour cette raison que ce qui est dit de l'Espoir dépasse mon entendement. Comment Eru pourrait-il entrer dans la chose qu'Il a faite, et par rapport à laquelle Il est sans mesure plus grand ? Le chanteur peut-il entrer dans son conte ou le dessinateur dans son dessin ?"
"Il est déjà dedans, tout comme en dehors," dit Finrod. "Mais en effet le 'résidant dedans' et le 'vivant en dehors' ne sont pas sur le même mode."
"Vraiment," dit Andreth. "Ainsi Eru en ce mode pourrait-Il être présent en Eä qui procède de Lui. Mais ils parlent d'Eru Lui-même entrant en Arda, et c'est une chose complètement différente. Comment pourrait-Il, Lui le plus grand, faire cela ? Cela ne briserait-il pas Arda, ou en fait toute Eä ?"
"Ne me demande pas," dit Finrod. "Ces choses sont au-delà du spectre de la sagesse des Eldar, ou des Valar peut-être. Mais je doute que nos mots ne puissent nous égarer, et que quand tu dis 'plus grand', tu ne penses aux dimensions d'Arda, où le plus grand récipient ne pourrait être contenu par le plus petit.
"Mais de tels mots pourraient ne pas être utilisés à propos du Sans mesure. Si Eru souhaitait le faire, je ne doute pas qu'Il trouverait un moyen, bien que je ne puisse l'imaginer. Car, à ce qu'il me semble, même si Lui en Lui-même devait entrer, Il devrait certainement rester tel qu'Il est : l'Auteur du dehors. Et pourtant, Andreth, pour parler avec humilité, je ne puis concevoir comment cette guérison pourrait être accomplie autrement. Comme Eru ne souffrira certainement pas que Melkor détourne le monde à son propre gré et triomphe à la fin. Pourtant, il n'est pas de pouvoir concevable plus grand que Melkor excepté Eru. Par conséquent, Eru, s'Il ne veut pas laisser Son œuvre aux mains de Melkor, qui alors en aurait la maîtrise, devra alors entrer pour le défaire.
"Bien plus : même si Melkor (ou le Morgoth qu'il est devenu) pouvait de quelque manière que cela soit être jeté à bas ou rejeté d'Arda, son Ombre resterait encore, et le mal qu'il a façonné et planté comme une graine croîtrait et se multiplierait. Et si nul remède ne peut être trouvé, avant que tout ne soit terminé, ni nulle lumière pour s'opposer à l'ombre, ni nulle médecine pour les blessures : alors la solution devra, je pense, venir d'au dehors."
"Alors, seigneur," dit Andreth, et elle releva la tête avec émerveillement, "tu crois en cet Espoir ?"
"Ne me le demande pas déjà," répondit-il. "Car cela ne m'est toujours que d'étranges nouvelles qui viennent de loin. Nul espoir de la sorte ne fut jamais communiqué aux Quendi. À toi seulement il fut envoyé. Et pourtant à travers toi pouvons-nous l'entendre et soulever nos cœurs." Il s'arrêta un instant, et alors, regardant gravement Andreth, il dit : "Oui, Sage femme, peut-être était-il prévu que nous, Quendi, et vous, Atani, avant que le monde ne vieillisse, nous devions nous rencontrer et partager ensemble des nouvelles, et qu'ainsi nous entendions parler de l'Espoir par vous : prévu, en effet, que vous et moi, Andreth, devions nous asseoir ici et parler ensemble, à travers le fossé qui divise nos peuples, pour qu'ainsi, alors que l'Ombre se multiplie dans le nord, nous ne soyons pas complètement effrayés."
"A travers le fossé qui divise nos peuples !" dit Andreth. "N'y a-t-il d'autres passerelles que les mots ?" Et alors elle se remit à pleurer.
"Il pourrait y en avoir. Pour quelques uns. Je ne sais pas," dit-il. "Le fossé, peut-être. est plutôt entre nos destinées, car autrement nous sommes de proches parents, plus proches que toute autre créature de ce monde. Pourtant il est périlleux de traverser un fossé créé par le destin; et si certains devaient le faire, ils ne trouveraient pas de joie sur l'autre bord, mais les peines des deux. C'est ce que je pense.
"Mais pourquoi dites-vous 'que les mots' ? Les mots ne traversent-ils pas le fossé entre l'une et l'autre vie ? Entre vous et moi, il est certainement passé plus que du son vide ? Ne nous sommes-nous pas rapprochés ? Mais ce n'est, je pense, que bien peu de réconfort pour toi."
"Je n'ai pas demandé de réconfort," dit Andreth. "Pour quelle raison en aurais-je besoin ?"
"Pour la destinée des Hommes qui vous a atteinte en tant que femme," dit Finrod. "Pensez-vous que je ne le sais pas ? N'est-il pas mon frère bien-aimé ? Aegnor17 : Aikanár, la Flamme vive, rapide et ardente. Et les années ne sont guère longues depuis que vous vous êtes rencontrés pour la première fois, depuis que vos mains se sont touchées dans les ténèbres. Pourtant vous étiez alors une jeune fille, courageuse et ardente, dans le matin sur les hautes collines de Dorthonion."18
"Continue !" dit Andreth. "Dis-le : qui n'êtes maintenant plus qu'une Sage, esseulée, et l'âge qui ne le touchera pas a déjà teinté vos cheveux du gris de l'hiver ! Mais ne me dis pas vous, car il l'a fait une fois !"19
"Hélas !" dit Finrod. "C'est là de l'amertume, adaneth bien-aimée, femme des Hommes, n'est-ce pas ? qui se cachait derrière tous tes mots. Si je pouvais te dire des paroles de réconfort, tu les jugerais hautaines de la part de quelqu'un qui est de mon côté de la destinée. Mais que puis-je dire, excepté te remémorer l'Espoir que tu viens de te révéler ?"
"Je n'ai jamais dit qu'il s'agissait de mon espoir", répondit Andreth. "Et même si c'était le cas, je pleurerais toujours : pourquoi cette douleur revient-elle sans cesse ? Pourquoi devrions-nous vous aimer, et vous nous aimer (si c'est le cas), et pourtant mettre ce fossé entre nous ?"
"Parce qu'ainsi avons-nous été faits, proches parents," dit Finrod. "Mais nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes, et donc nous, les Eldar, n'avons pas mis le fossé entre nous. Non, adaneth, nous ne sommes pas arrogants en cela, mais compatissants.20 Ce mot vous déplaira. Pourtant la pitié est de deux sortes, l'une de parenté reconnue est proche de l'amour; l'autre découle d'une différence de chance perçue, et est proche de la fierté. Je parle de la première."
"Ne me parle d'aucune des deux !" dit Andreth. "Je n'en désire aucune. J'étais jeune, et j'ai regardé sa flamme, et maintenant je suis vieille et perdue. Il était jeune et sa flamme s'avançait vers moi, mais il s'est détourné, et il est toujours jeune. Les bougies s'apitoient-elles sur les papillons de nuit ?"
"Ou les papillons de nuit s'apitoient-ils sur les bougies, lorsque le vent les éteint ?" dit Finrod. "Adaneth, je vous le dis, Aikanár la Flamme vive vous aimait. Pour vous à présent il ne prendra jamais la main d'aucune fiancée de son propre peuple, mais vivra seul jusqu'à la fin, se souvenant du matin dans les collines de Dorthonion. Mais trop tôt dans le vent du nord sa flamme s'éteindra-t-elle ! La prévue est accordée aux Eldar en ce qui concerne de nombreuses choses non éloignées, bien que rarement joyeuses, et je vous dis que vous vivrez longtemps pour votre peuple, et il disparaîtra avant vous, et il ne désirera pas revenir."
Alors Andreth se leva et étendit ses mains vers le feu. "Alors pourquoi s'est-il détourné ? Pourquoi m'avoir quittée alors que je disposais encore de plusieurs bonnes années à vivre ?"
"Hélas !" dit Finrod. "Je crains que la vérité ne vous satisfera pas. Les Eldar sont d'une espèce, et vous d'une autre; et chacun juge les autres d'après la sienne - jusqu'à ce qu'ils apprennent, pour peu d'entre eux. Nous sommes en temps de guerre, Andreth, et durant de tels jours les Eldar ne se marient ni ne conçoivent d'enfant;21 mais ils se préparent à la mort - ou à la fuite. Aegnor n'a aucune confiance (tout comme moi) dans le siège d'Angband qui ne durera pas longtemps; et alors qu'adviendra-t-il de ce pays ? S'il écoutait son cœur, il souhaiterait vous prendre et fuir au loin, à l'est ou au sud, abandonnant son peuple, et le vôtre. L'amour et la loyauté le lient à son peuple. Qu'en est-il, quant à vous, pour le vôtre ? Vous avez dit vous-même qu'il n'y a pas d'issue par la fuite dans les limites du monde."
"Pour un an, un jour de la flamme j'aurais tout donné : peuple, jeunesse, et espoir même : adaneth suis-je," dit Andreth.
"Cela, il le savait," dit Finrod; "et il s'est retiré sans prendre ce qui était à portée de sa main : elda est-il. Car de tels échanges se paient d'une angoisse qui ne peut être devinée, jusqu'à ce qu'elle survienne, et d'ignorance plus que de courage les Eldar jugent-ils qu'ils sont faits.
"Non, adaneth, si un mariage peut survenir entre notre peuple et le vôtre, alors il surviendra pour une importante raison de Destin. Bref sera-t-il et cruel à la fin. Oui, le sort le moins cruel qui pourrait lui arriver serait que la mort y mette fin rapidement."
"Mais la fin est toujours cruelle - pour les Hommes," dit Andreth. "Je ne l'aurais guère encombré, une fois ma courte jeunesse achevée. Je n'aurais pas clopiné comme une vieille sorcière après ses pieds vifs, quand je n'aurais plus pu courir à ses côtés !"
"Peut-être pas," dit Finrod. "C'est ce que tu ressens maintenant. Mais que penses-tu de lui ? Il n'aurait pas couru devant vous. Il serait resté à vos côté et vous aurait soutenue. Alors de la pitié auriez-vous eu en chaque heure, de la pitié inévitable. Il ne vous aurait pas supportée si honteuse.
"Andreth adaneth, la vie et l'amour des Eldar résident pour beaucoup dans la mémoire; et nous (sinon vous) préfèrerions un souvenir beau mais inaccompli que l'un menant à une triste fin. Maintenant il se souviendra à jamais de vous dans le soleil du matin, et ce dernier soir près des eaux d'Aeluin dans lesquelles il vit miroiter votre visage avec une étoile prise dans vos cheveux - à jamais, jusqu'à ce que le vent du Nord apporte la fin de sa flamme. Oui, et après cela, dans la Demeure de Mandos dans les Halls de l'Attente jusqu'à la fin d'Arda."
"Et de quoi me souviendrai-je ? dit-elle. "Et quand je m'en irai, dans quels halls irai-je ? Dans les ténèbres dans lesquelles même le souvenir de la Flamme vive sera éteint ? Même le souvenir du rejet. Celui-là, au moins."
Finrod soupira et se leva. "Les Eldar n'ont pas de mot de consolation pour de telles pensées, adaneth," dit-il. "Mais aurais-tu souhaité que jamais les Elfes et les Hommes ne se soient rencontrés ? La lumière de la Flamme, que tu n'aurais jamais vue, n'a-t-elle plus de valeur même maintenant ? Tu te crois méprisée ? Abandonne au moins cette pensée, qui vient des Ténèbres, et alors notre discussion n'aura pas été totalement vaine. Adieu !"
L'obscurité tomba dans la pièce. Il prit sa main à la lumière du feu. "Où vas-tu ?"dit-elle.
"Au nord," dit-il : "aux épées, et au siège, et aux murs de défense - afin que pour un temps en Beleriand les rivières coulent limpides, que les feuilles s'ouvrent, et que les oiseaux bâtissent leurs nids avant que ne vienne la Nuit."
"Sera-t-il là, brillant et grand, avec le vent dans ses cheveux ? Dis-lui. Dis-lui de ne pas être imprudent. De ne pas chercher le danger sans nécessité."
"Je lui dirai," dit Finrod. "Mais je pourrais aussi bien vous dire de ne pas verser de larmes. C'est un guerrier, Andreth, et un esprit de colère. En chaque coup qu'il assène, il voit l'ennemi qui vous a causé cette douleur.
"Mais tu n'es pas pour Arda. Où que tu ailles, puisses-tu trouver la lumière. Attends-nous là, mon frère - et moi." |
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Dior
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Sexe: Inscrit le: 10 Aoû 2004 Messages: 3457 Localisation: Menegroth, deep under the sea
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Posté le: 21 Avr 2005 18:55 Sujet du message: |
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Notes :
* [Note de Tolkien] Cela serait environ en 409 durant la Longue Paix (260-455). À cette époque, Belemir et Adanel étaient vieux pour des Hommes, étant dans leur soixante-dizaine; mais Andreth était dans la vigueur de l'âge, n'ayant pas encore 50 ans (48 ans). Elle était célibataire, ce qui n'était pas inhabituel pour les Sages des Hommes.
** [Note de Tolkien] Il avait 93 ans.
*** [Note de Tolkien] En 310, environ 100 ans avant cela.
1 Il y a peut-être une comparaison à faire avec un passage du Débat des Valar dans Lois et Coutumes (p. 247), où Niënna dit à Manwë : "Bien que la mort de séparation puisse trouver les Eldar dans ton royaume, il y a pourtant une chose qui n'y entre pas : la déformation et la pourriture"; auquel est ajoutée une note de bas de page : " Pourtant, après la perte des Arbres, cela arriva tant que Melkor fût présent; et le corps de Finwë, tué par Melkor, se dessécha et devint poussière, tout comme les Arbres même le firent."
2 Ici et en d'autres, mais en aucun cas toutes, occurrences subséquentes, Quendi fut corrigé en Elfes dans le tapuscrit C.
3 changement fut une correction dans le tapuscrit b (uniquement); le manuscrit a croissance.
4 Cf. les mots de Pengoloð à Ælfwine à la fin de l'Ainulindalë (p. 37), sur la mortalité des Hommes : "La mort est leur destin, le don d'Ilúvatar, que les Pouvoirs eux-mêmes envieront, avec l'usure du Temps. Mais Melkor avait jeté son ombre sur elle, et l'avait pervertie avec l'obscurité, et du bien il avait fait sortir le mal, et de l'espoir la peur."
5 Le manuscrit a ici : "Que savez-vous [NdTr : ye forme plurielle] de la mort ? Vous [NdTr : ye forme plurielle] ne la craignez pas, car vous [NdTr : you forme singulière polie] ne la connaissez pas" [NdTr : dans le texte, les trois "vous" représentent des formes singulières polies]. Le dactylographe de C remplaça le premier ye par un you; mon p§re le laissa tel quel, mais corrigea l'occurrence originelle de you en ye. Sur la page d'ouverture du tapuscrit, il nota que ye est utilisé uniquement pour le pluriel, et que you "représente le pronom elfe pour la forme polie", alors que thou, thee "représente le pronom familier (ou affectueux)" [NdTr : "tu"]. Cette distinction n'est pas toujours maintenue dans le manuscrit; mais dans un certain nombre de cas, you, où l'on attendrait ye, peut être voulu, et je n'ai corrigé que les formes pour lesquelles l'erreur semble certaine.
6 C'est une étrange erreur. Fingolfin mourut en 456, l'année suivant Dagor Bragollach (V.132, répété dans les Annales Grises); voir p. 306.
7 Cf. Lois et Coutumes, p. 220 : "Ils [Les Eldar] croient que la nouvelle fëa, et donc en leur début toutes les fëar, vient directement d'Eru et d'au-delà d'Eä. En conséquence de quoi beaucoup pensent qu'il ne peut être soutenu que la destinée des Elfes est confinée à Arda pour toujours et connaîtra sa fin avec elle."
8 hallali : l'air sonné sur un cor pour la mort du gibier.
9 La distinction entre ye (pluriel) et you (singulier) est apparemment voulue (voir note 5).
10 Le manuscrit a Mirruyainar, suivi dans les deux tapuscrits. En B, mon père corrigea le nom en Mirroyainar ici mais pas à la seconde occurrence (p. 316); en C, il le changea en Mirröanwi aux deux occurrences. Voir le "Glossaire" de l'Athrabeth, p. 350.
11 Dans la marge sur le manuscrit, répété sur le tapuscrit C, il est écrit à côté de ce paragraphe : "Dans la Musique d'Eru, les Hommes n'entrèrent qu'après les dissonances de Melkor." Bien sûr ceci était vrai des Elfes aussi. Voir note de l'auteur 1 au Commentaire de l'Athrabeth et la note 10 (p. 358).
12 Cf. les mots de Manwë à la fin du Débat des Valar dans Lois et Coutumes (p. 245) : "Car Arda Immarrie a deux aspects ou sens. Le premier est l'Immarri qu'ils discernent dans le Marri, si leurs yeux ne sont pas voilés, et auquel ils aspirent, comme nous aspirons à la Volonté d'Eru : là est le terrain sur lequel se bâtit l'Espoir. Le second est l'Immarri qui sera : c'est-à-dire, pour parler en fonction du Temps dans lequel ils ont leur existence, Arda Guérie, qui sera plus grande et plus belle que la première, en raison du Marrissement : là est l'Espoir qui soutient."
13 Il est dit dans l'Ainulindalë (p. 13, §19) que "l'histoire était incomplète, et la construction des cercles non encore achevée quand la vision avait disparu", à quoi dans le texte final D (p. 31) fut ajouté une note en bas de page, attribuée à Pengoloð :certains ont dit que la Vision s'était interrompue avant l'accomplissement de la Domination des Hommes et l'affaiblissement des Premiers Nés ; c'est pourquoi, bien que la Musique soit au-dessus de tout, les Valar n'ont pas vu de leurs yeux les Âges Tardifs, ou la fin du Monde. Dans le tapuscrit "perdu" AAm * de l'ouverture des Annales d'Aman (p. 64), il est dit que Nienna ne put résister jusqu'à la fin de la Musique, et que "dès lors, elle n'a pas l'espoir de Manwë" (p. 68).
14 Voir p. 312 et note 7.
15 Sur la conception d'Arda Achevée, voir note (iii) à la fin de Lois et Coutumes (p. 251).
16 Il était évidemment fondamental pour toute la conception des Jours anciens que les Hommes se soient éveillés à l'Est au premier lever du soleil, et qu'ils n'aient existé que depuis maximum quelques siècles lorsque Finrod Felagund vint à la rencontre de Bëor et de son peuple au pied des Montagnes bleues. On a vu des suggestions plus hauts dans l'Athrabeth qu'Andreth se référait à une période beaucoup plus ancienne pour l'Eveil des Hommes (ainsi parle-t-elle de "légendes des jours où la mort venait moins rapidement et où notre longévité était encore bien longue", p. 313); dans ses mots ici, "une rumeur qui est venue des années innombrables", un profond changement de la conception semble clair. La chronologie des Années du Soleil est cependant maintenue dans l'Athrabeth, avec la datation de la rencontre entre Finrod et Andreth en environ 409 durant la Longue Paix (260-455). (voir p. 306). Voir aussi p. 378 [Mythes transformés, texte II].
17 À la fois ici et p. 324, le nom était écrit Egnor dans le manuscrit, subséquemment changé en Aegnor; cf. p. 177 (§42) et p. 197.
18 Cf. QS §117 (V.264) : "Angrod et Egnor surveillait Bladorion depuis les versants nord du Dorthonion" (durant le Siège d'Angband), et §129 (V.276) : "Barahir [fils de Bëor l'Ancien] vivait principalement dans les marches septentrionales avec Angrod et Egnor."
19 La phrase " Mais ne me dis pas vous [NdTr : thou], car il l'a fait une fois" fut un ajout au manuscrit; Finrod a commencé par s'adresser à Andreth par thou peu avant ce point. Mais à partir d'ici jusqu'à la fin du texte, l'usage est très confus, inconsistant dans le manuscrit et avec des corrections inconsistantes sur le tapuscrit (à la fois de thou vers you et de you vers thou); il semble que mon père était indécis quant aux formes que Finrod devrait employer, et j'ai laissé le texte tel quel.
20 pitiful : i.e. plein de pitié, compatissant.
21 Cf. Lois et Coutumes, p. 213 : "Encore que les Eldar considèreraient comme préjudiciable la séparation d'un couple marié durant la grossesse ou les premières années d'un enfant. C'est pourquoi les Eldar ne conçoivent d'enfants qu'en période de bonheur et de paix, s'ils le peuvent." |
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Dior
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Posté le: 24 Avr 2005 0:47 Sujet du message: |
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Le Commentaire
L'Athrabeth Finrod ah Andreth marque peut-être le point culminant de la pensée de mon père sur la relation entre les Elfes et les Hommes, dans la vision exaltée de Finrod du dessein originel d'Eru pour l'Humanité; mais son but central était d'explorer pleinement pour la première fois la nature du "Marrissement des Hommes". Dans le long récit de son œuvre qu'il écrivit pour Milton Waldman en 1951 (Lettres n° 131, pp. 147-8), il avait dit :La chute originelle de l'Homme ... n'apparaît nulle part : les Hommes n'entrent en scène que bien après tout cela, et il y a seulement une rumeur selon laquelle ils seraient tombés pendant un moment sous la domination de l'Ennemi et que certains s'en seraient repentis.
Dans l'Athrabeth, Finrod aborde cette "rumeur" directement : "'C'est pourquoi je te demande, Andreth, qu'avez-vous fait, vous les Hommes, il y a bien longtemps dans les ténèbres ? Comment avez-vous mis Eru en colère ? ... Diras-tu ce que tu sais ou ce que tu as entendu ?'" Il reçoit un refus absolu : "'Je ne le dirai pas,' dit Andreth. 'Nous ne parlons pas de ça à ceux des autres races'"; mais à la question suivante de Finrod "'N'y a-t-il aucun conte de vos jours d'avant la mort, même si vous ne les raconterez pas à des étrangers ?'", Andreth répond : "'Peut-être. Si pas parmi mon peuple, alors parmi le peuple d'Adanel, peut-être.'" La légende de la Chute de l'Homme préservée parmi certains des Edain était (comme on le verra bientôt) sur le point d'apparaître.
Présentant les différences fondamentales de destinée de nature, et d'expérience entre les Elfes et les Hommes sous la forme d'un débat philosophique entre Finrod, Seigneur de Nargothrond, et Andreth, descendante de Bëor l'Ancien, la discussion est néanmoins conduite avec une intensité croissante, et une amertume de la part d'Andreth, dont le lien (bien que connu par les deux interlocuteurs de manière indépendante) n'est révélé qu'à la fin. Mais à ce texte passionné, mon père attacha un long commentaire discursif et critique d'une veine très différente, qui suit ici.
Les journaux dans lesquels l'Athrabeth et le commentaire étaient préservés (voir p. 304) portent cette inscription :
Suppl. Silmarillion
_____
Athrabeth Finrod ah Andreth
_____
Commentaire
Sur l'un de ces emballages, mon père ajouta : "Devrait être le dernier élément d'un appendice" (i.e. au Silmarillion).
Il tapa ce commentaire lui-même, en original et en carbone, avec quelques corrections subséquentes presque identiques dans les deux. A la suite du commentaire figurent des notes numérotées qui occupent une place bien plus large que le commentaire lui-même, étant donné que certaines d'entre elles constituent de courts essais. Je les ai distinguées de mes propres notes numérotées sur le texte (pp. 357 et suivantes) par les mots "Note de l'auteur".
Il subsiste un brouillon très rudimentaire du commentaire, et qu'il suivait la réalisation des copies tapuscrites de l'Athrabeth elle-même se voit par l'occurrence du mot Mirröanwi (voir note 10 ci-dessus).
ATHRABETH FINROD AH ANDRETH
Le Débat de Finrod et Andreth
Ce texte n'est pas présenté en tant qu'argument de force pour les Hommes dans leur présente situation (ou celle dans laquelle ils croient être), bien qu'il pourrait présenter quelque intérêt pour les Hommes qui débutent avec des croyances ou des présomptions semblables à celles du roi elfe Finrod.
C'est en fait simplement un élément de la description du monde imaginaire du Silmarillion, et un exemple du genre de choses que des esprits curieux des deux côtés, l'elfe et l'humain, devaient se dire l'un à l'autre après qu'ils étaient devenus familiers. Nous voyons ici la tentative d'un esprit elfe généreux de sonder les relations des Elfes et des Hommes, et le rôle qu'ils étaient destinés à jouer dans ce qu'il aurait appelé l'Oienkarmë Eruo (la production perpétuelle de l'Unique), qui pourrait être rendu par "La gestion du Drame par Dieu".
Il y a certaines choses dans ce monde qui doivent être acceptées comme des "faits". L'existence des Elfes : c'est-à-dire d'une race d'êtres apparentés de près aux Hommes, de si près en fait qu'ils doivent être considérés physiquement (ou biologiquement) comme étant de simples branches de la même race.1 Les Elfes apparurent sur Terre plus tôt, mais pas (mythologiquement ou géologiquement) beaucoup plus tôt;2 ils étaient "immortels", et ne "mouraient" pas sauf par accident. Les Hommes, quand ils apparurent sur la scène (c'est-à dire quand ils rencontrèrent les Elfes), étaient cependant quasiment comme ils sont maintenant : ils "mouraient", même en échappant à tout accident, à l'âge de 70-80 ans. L'existence des Valar : c'est-à-dire des sortes d'Etres angéliques (créés, mais au moins aussi puissants que les "dieux" des mythologies humaines), dont les principaux résidaient toujours dans une partie physique actuelle de la Terre. Ils étaient les agents et les représentants d'Eru (Dieu). Ils furent pendant des âges sans nom engagés dans des travaux démiurgiques3 complétant selon les desseins d'Eru la structure de l'Univers (Eä); mais ils étaient maintenant concentrés sur Terre pour le Drame principal de la Création : la guerre des Eruhín (les Enfants de Dieu), Elfes et Hommes, contre Melkor. Melkor, originellement le plus puissant des Valar4, était devenu un rebelle, contre ses frères et contre Eru, et était l'Esprit du Mal originel.
En ce qui concerne le Roi Finrod, il faut comprendre qu'il commence avec quelques croyances basiques, qu'il aurait dit dérivées de l'une ou de plusieurs de ces sources : sa nature créée; l'instruction angélique; la réflexion; et l'expérience.
1. Eru (l'Unique) existe; Il est le Dieu Créateur Unique, qui fit le Monde (ou plus précisément en dressa les grandes lignes), mais qui n'est pas Lui-même le Monde. Ce Monde, ou Univers, il [NdTr : Finrod] l'appelle Eä, un mot elfe signifiant "Cela est", ou "Que cela soit".
2. Il y a sur Terre des créatures "incarnées", Elfes et Hommes : ils sont constitués de l'union d'une hröa et d'une fëa (grossièrement mais pas exactement équivalentes à "corps" et "âme"). Cela, dirait-il, était un fait connu pour la nature elfe, et pouvait par conséquent être déduit pour la nature humaine en raison de la proche parenté des Elfes et des Hommes.
3. La hröa et la fëa, dirait-il, sont complètement distinctes en genre, et ne se situent pas sur le "même niveau de dérivation d'Eru" (Note de l'Auteur 1), mais ont été conçues l'une pour l'autre, pour coexister en harmonie perpétuelle. La fëa est indestructible, une identité unique qui ne peut être désintégrée ou absorbée par aucune autre identité. La hröa, cependant, peut être détruite et dissoute : cela découle de l'expérience. (Dans un tel cas, il décrirait la fëa comme étant "exilée" ou "sans logis".)
4. La séparation de la fëa et de la hröa n'est "pas naturelle", et ne découle pas de la conception originelle mais du "Marrissement d'Arda", qui est dû aux agissements de Melkor.
5. L'"immortalité" elfe est limitée à une partie du Temps (qu'il appellerait l'Histoire d'Arda) et doit donc être strictement appelée "longévité sérielle", dont la limite extrême est la durée de l'existence d'Arda (Note de l'Auteur 2). Un corollaire de ceci est que la fëa elfe est aussi limitée au Temps d'Arda, ou au moins y est confinée et ne peut la quitter, tant qu'elle dure.
6. De cela suivrait en pensée, si ce n'était un fait de l'expérience elfe, qu'une fëa elfe "sans logis" doit avoir le pouvoir ou l'opportunité de revenir à la vie incarnée, si elle en a le désir ou la volonté. (En fait, les Elfes découvrirent que leurs fëar n'avaient pas ce pouvoir en elles, mais que l'opportunité et les moyens étaient fournis par les Valar, avec la permission spéciale d'Eru pour redresser cet état non naturel de divorce. Il n'était pas légal pour les Valar de forcer une fëa à revenir; mais ils pouvaient imposer des conditions, et juger si le retour devait être permis, et, le cas échéant, comment et après combien de temps.) (Note de l'Auteur 3)
7. Vu que les Hommes meurent, sans accident et qu'ils le veuillent ou non, leurs fëar doivent avoir une relation différente au Temps. Les Elfes croyaient, bien qu'ils n'eussent aucune information certaine, que les fëar des Hommes, si désincarnées, sortaient du Temps (tôt ou tard), et ne revenaient jamais (Note de l'Auteur 4).
Les Elfes observèrent que tous les Hommes mouraient (un fait confirmé par les Hommes). Ils déduisirent donc que c'était "naturel" pour les Hommes (c'est-à-dire que c'était le plan d'Eru), et supposèrent que la brièveté de la vie humaine était due à cette caractéristique de la fëa humaine : qu'elle n'était pas destinée à rester longtemps en Arda. Alors que leurs propres fëar, étant destinées à rester en Arda jusqu'à sa fin, imposaient une longue endurance à leurs corps; car elles exerçaient (et c'est un fait d'expérience) un bien plus grand contrôle sur eux (Note de l'Auteur 5).
Au-delà de la "Fin d'Arda", la pensée elfe ne pouvait pénétrer, et ils n'avaient aucune instruction spécifique (Note de l'Auteur 6). Il leur semblait évident que leurs hröar devaient alors disparaître, et que, par conséquent, toute forme de réincarnation serait impossible ( | | |